Pour qu’émerge une nouvelle Guinée !

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A la célébration des soixante ans de l’indépendance de notre pays, le président Alpha Condé a dit dans une interview accordée à des journalistes étrangers : « L’An 60 de notre indépendance doit nous permettre d’enseigner aux jeunes l’histoire de la Guinée ». Dans les rues de Conakry, des posters de figures historiques de toutes les époques de notre histoire étaient fièrement dressés, comme pour rappeller à chacun d’où nous venons et ce que nous sommes.

Aussi symboliques soient-elles, ces anecdotes montrent combien notre pays est en vérité, depuis son indépendance, à la recherche d’un socle de valeurs, de références motivantes, de dynamique historique inspirante et de leviers sociopolitiques pour écrire son roman national et inventer son avenir avec plus de sérénité.

L’histoire d’un pays constitue la mémoire de sa civilisation et elle contient en elle, toujours, de façon continue et intemporelle les ressorts qui permettent d’activer les leviers du progrès et de la prospérité. Pourtant, de progrès, nous n’avons que des débris épars, des coups d’éclats ici et là, des prouesses ponctuelles dans des moments de grande frénésie nationale… Mais jamais un processus cohérent, inclusif et porteur d’avenir; au moins jusqu’à la fin du premier demi-siècle de notre existence en tant qu’Etat moderne, dans un monde en constante mutation.

Heureusement, depuis le virage de l’année 2010, avec une élection présidentielle acceptée et une dynamique républicaine en cours, un climat de réflexion s’installe progressivement. Malheureusement, les mutations profondes qui font naître une ère nouvelle s’accompagnent, comme l’enseigne la marche historique des grandes civilisations, de soubresauts, souvent teintés de violences. Mais comme dans un accouchement, les convulsions douloureuses pendant les poussées de la mère n’empêcheront pas la naissance du bébé.

Aujourd’hui plus qu’hier, nous avons le devoir de bâtir la nation, de créer les conditions de la réalité de l’Etat républicain, en dépit des frustrations et par delà les différences. Cela dit, rien ne se fera par une simple profession de foi. Même avec Dieu, le miséricordieux, on n’obtient pas le Paradis sans sacrifier les plaisirs de la chair et les vices sournois de l’âme humaine. Comme pour dire que nous devons travailler. Sur nous même en tant qu’entité humaine de formation historique, sur nos accomplissements ou nos échecs en tant que société politique et sur nos vœux pour demain en tant que nation en gestation.

Le message de l’histoire 

C’est après avoir essuyé beaucoup de frustrations et avoir connu beaucoup de douleurs qu’un jour de 1958, nos pères fondateurs ont hissé le drapeau tricolore dans le ciel pour acter la naissance d’un nouveau pays, petit par la taille dans cette immensité géographique qu’est la planète Terre. Ceux qui ont fondé de près ou de loin ce pays, depuis l’époque de la résistance à l’oppression coloniale jusqu’à l’instauration de la République, avaient une grande idée de leur rôle dans l’histoire et une grande idée de l’histoire pour leurs pays. La marche des hommes a ses ruses dont seuls les mécanismes civilisationnels ont le secret. Sur cette terre de Guinée, résidu de l’empire mandingue sublime, du Foutah théocratique glorieux, terre de libations et de versets, où les denses forêts sont voisines de savanes arborées, où les fières montagnes surplombent les joyeuses mers, trois hommes et une femme ont écrit l’histoire. L’histoire parle aux hommes avec les symboles. Ces quatre fondateurs étaient représentatifs de ce que la Guinée avait comme sensibilités culturelles, économiques, sociales, historiques et politiques. Si Sékou Touré pouvait revendiquer un lien de sang avec Samory Touré, Saïfoulaye Diallo était descendant de l’aristocratie peule, Lansana Béavogui pouvait dire à Mafory Bangoura que la forêt dont il était originaire avait besoin des douces eaux de la Basse Guinée pour demeurer dense. Le message de l’histoire était clair. Il était presque coranique: « Nous avons fait de vous des tribus pour que vous soyez des nations. » A cette époque où l’Etat providence vivait encore ses heures de gloire, la nation ne s’imaginait pas en dehors du cadre étatique. Nous avons créé l’Etat-nation. En un mot, un cadre institutionnel rationnel pour l’expression de notre irrationnel. La forme de l’Etat et son substrat philosophique nous firent basculer dans l’idéologie militante. C’était le parti unique. Cette aventure nous a-t-elle été utile? Avons nous réalisé la promesse de l’histoire avec un tel système? Avons nous progressé aux plans matériel et humain? En vérité, là n’est pas la question. Quelles que fussent les erreurs de nos pères fondateurs, notre devoir est de respecter l’histoire et de lui donner le sens que contenait son message.

Le virage du réformisme

Vinrent donc la chute du Mur de Berlin et le vent de l’Est. Entre temps, Conakry n’était plus la capitale de la République populaire et révolutionnaire. On a troqué le boubou blanc immaculé contre les bruits de bottes et le charme du treillis. Le Parti-État avait fait son temps. L’heure était à l’ouverture de l’espace politique aux idées conformes à l’aspiration du libéralisme triomphant partout dans le monde, des mers d’Amérique latine au froid sibérien. Un mot a émergé : démocratisation. Les libertés publiques furent élargies et la parole progressivement libérée. Là encore, c’est dans la douleur et les frustrations que nous avons abordé le virage des réformes. Le sang a coulé, des honneurs ont été souillés; l’histoire avait décidé sans doute de payer le crime de sang par le prix du sang. Bon an mal an, nos ressorts ont tenu, mais étaient devenus atones et amorphes. Nous avons eu un pays en marche qui faisait quelques prouesses économiques et sociales et qui a été capable de se défendre comme jadis contre les agresseurs. Cependant, la nation, ou l’idée de nation, était restée aux portes de l’Etat sans jamais oser y pénétrer. Le message de l’histoire n’avait pas encore été complètement entendu et appliqué. Et dans ces cas-là, c’est par l’intangible mécanisme de la construction par la destruction que le processus historique rétablit les équilibres. Une fois de plus, nous avons remis les compteurs à zéro, atteint le seuil critique de la barbarie et de la violence un jour de septembre 2009, avant de nous ressaisir et de choisir la voie du moindre mal et d’entendre les voix de l’héritage lointain. Cette fois, nous avons signé un pacte avec l’idée de République moderne et organisé des élections, les plus disputées en plus d’un demi-siècle. Nous venions de faire un nouveau pari, celui de bâtir la nation par des institutions nouvelles dans un environnement démocratique et une société dirigée vers la réalisation de l’idée de nation.

Le pari institutionnel pour bâtir la nation 

On sait, avec le moraliste britannique Bertrand Russel, que le pouvoir fait l’objet d’une nouvelle analyse depuis la première moitié du 20e siècle. Cette nouvelle donne est axée sur la légitimation du pouvoir par les déterminismes sociologiques. Ici c’est la question de l’action collective qui est clairement identifiée. Cette action collective, de nos jours, à l’heure de Twitter et de Facebook, ne peut être dirigée que vers la réalisation de la communauté de biens. Cette démarche comprend deux axes majeurs à la lumière de notre histoire. La première s’articule autour d’un mariage entre la promesse républicaine de notre époque et le message fondateur de nos symboles d’autrefois. La seconde se fonde sur l’alliage de la légitimité des institutions et le vox populi. En clair, il s’agit pour ce pays de belles gloires mais aussi de prétentieuse gloriole de trouver par la voix du peuple, les clés de la promesse républicaine, seul gage pour cimenter les ressorts de la construction de l’idée de nation. Jadis, Kanté et Keïta se sont affrontés sur l’idée que leurs peuples devaient se faire de leur Mandingue. La Charte de Kourakanfouga a créé le cadre politique de l’expression profonde de leurs valeurs communes. Et ils fondèrent l’un des empires les plus glorieux que le Moyen-Âge ait connus. Jadis, Koly Tenguela, fils de Bah et de Keita, réunit sous son aile les Bassari, Djallonke, Peuls, Malinké et Diola, pour batir un empire allant de Guêmè Sagan à la lisière de la Mauritanie avec une organisation fédérale aussi vaste que rationnelle. Jadis, l’Almamy Samory Touré bâtit un royaume qui couvrait une partie de la Guinée et de la Côte d’Ivoire et abritait pas moins d’une centaine de peuples. Jadis, Ibrahima Sory Maoudho posa pour la première fois dans le monde les règles écrites d’un bipartisme civilisé dans un contexte théocratique avec des institutions assorties et une organisation confédérale à la fois souple et efficace.

La leçon commune à toutes ces prouesses historiques est que quand les hommes doutent, quand ils frémissent, quand ils ont peur de briser ce qui les unit, c’est dans la force des institutions qu’ils trouvent le souffle d’un nouveau départ. Si cela fut possible entre le Moyen-Âge et les temps modernes, c’est encore possible aujourd’hui, à cette époque contemporaine où les connaissances ont apporté une valeur ajoutée à l action collective.

Nous n’avons pas le choix. Sauf à trahir la mémoire de nos ancêtres, les rêves de nos pères fondateurs et la mémoire de nos vaillants martyrs. Tous, dans leur tombe, nous regardent et attendent que nous entretenions la flamme du devoir vis-à-vis de l’histoire.

Nous n’avons pas le choix! La compétition mondiale n’a que faire de nos vides desiderata, de nos caprices identitaires et de nos basses querelles. A l’époque du village planétaire de ce début du 21e siècle, le monde est devenu un microsome virtuel.

Nous n’avons pas le choix! Le débat sur l’architecture de nos institutions, sur la nécessite de trouver la méthode la plus inclusive possible pour bâtir l’action la plus collective possible afin de réaliser la nation la plus consensuelle possible devra se faire. Au risque de se faire condamner par les générations à venir pour manquements à nos responsabilités historiques.

Nous n’avons pas le choix. ‘’La voix du peuple est la voix de Dieu. ‘’Vox populi, vox dei’’, disaient les Romains. La démocratie, aussi imparfaite soit-elle, si elle est pratiquée avec sagesse, est le cadre le mieux indiqué pour transformer nos querelles inutiles en débat cohérent. Parce qu’elle est dialectique par principe et parce qu’elle est réformiste par méthode.

C’est dans une dynamique de réforme, dans le souffle du changement et dans la dialectique du débat que nous trouverons les ressorts indispensables pour bâtir la nation par la promesse républicaine.

MadinaMen

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