Binta Ann « Beija’’, « Je demande aux parents d’abandonner les coutumes qui entament l’intégrité physique et mentale de leurs enfants. »

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Binta Ann est une Guinéenne qui a percé aux États-Unis avec sa fondation Fonbale. De retour dans son pays, où elle a fait agréer la fondation, elle aide les femmes et les enfants à s’émanciper à travers l’insertion sociale et la protection contre les violences. Dans cette interview elle nous parle de son parcours et de son travail.

 Madina Men : Veuillez vous présenter à nos lecteurs.  

Binta Ann »Beija’’ : Je suis guinéenne, mariée et mère de deux enfants. J’ai étudié les lettres modernes en Guinée, le tourisme aérien en France et l’éducation élémentaire et préscolaire aux États-Unis, où j’ai également suivi une formation en project management à New Jersey. Je suis revenue en Guinée à la fin de 2012. J’y ai enseigné successivement à l’École américaine et à l’École française de Conakry. Actuellement je suis spécialiste de la démocratie et de la gouvernance mais aussi responsable chargée du genre et de la jeunesse à l’Agence américaine pour le développement international (USAID pour la Guinée et la Sierra Leone. Je suis aussi la Fondatrice de Fonbale, une organisation humanitaire qui protège les droits des enfants et des femmes. Je suis écrivaine et auteure de plusieurs livres sur l’éducation, l’hygiène et les droits des enfants.

 Parlez-nous de votre fondation.

La Fonbale est la Fondation Binta Ann pour les enfants et les femmes. Elle est apolitique et sans but lucratif. Je l’ai créée en 2008 aux USA et elle a été agréée en Guinée en 2011. Elle lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF), les mariages d’enfants et toutes les formes de violences basées sur le genre. La réinsertion des jeunes et la lutte contre le sida sont parmi ses priorités. Nous avons ouvert un centre d’initiation gratuite à l’informatique à Nongo, dans la banlieue de Conakry. On y assiste également les enfants dans leurs devoirs. La Fonbale veille aussi au respect des droits des enfants, des femmes et des minorités.

D’où vous est  venue l’idée de créer cette fondation ?

L’idée de créer la fondation m’est venue de l’amour que j’ai pour les enfants. J’ai été interpellée par la réalité qu’ils vivent sur le terrain en Guinée, le faible taux de  scolarisation des jeunes filles et des enfants, le taux de prévalence des mutilations génitales féminines et le nombre croissant d’enfants mendiants dans les rues de la capitale. La situation des enfants et des femmes en général est une motivation importante pour moi.

Quelles sont réalisations ?

La Fonbale USA s’occupait des enfants dont les parents étaient des toxicomanes. On a fait aussi une campagne de sensibilisation avec certaines premières dames d’Afrique sur les mutilations génitales féminines ainsi que sur les accidents domestiques des enfants avec les pompiers de la ville de Jersey City. La Fonbale Guinée a travaillé en partenariat avec le ministère de l’Action sociale, l’Unicef et l’ambassade des États-Unis sur le projet contre l’excision et les mutilations génitales dans la commune de Ratoma. Nous avons organisé de nombreux ateliers de formation, de sensibilisation en langues nationales, formé des formateurs, mené des activités avec les exciseuses qui sont devenues des formatrices et des  sensibilisatrices pour leurs communautés, travaillé également avec des groupements féminins de la commune sur la question du genre et de la protection.

Nous avons fait et implanté des panneaux éducatifs dans des écoles partenaires. Nous avons obtenu le prix franco-allemand des droits de l’homme décerné  par les ambassades de France et d’Allemagne pour la promotion des droits des enfants avec le projet « SOS enfants manifestants » implanté dans cinq quartiers pilotes sur la route Le prince, dans la commune de Ratoma. Nous donnons également des cours du soir gratuits et d’initiation à l’informatique à plus de 200 enfants défavorisés. Nous avons aussi ouvert un point de lecture/bibliothèque pour les élèves et les étudiants.

Quelles difficultés rencontrez-vous sur le terrain ?

Notre plus grande difficulté est l’obtention de locaux pour transférer le centre que nous louons actuellement pour assister ces enfants. Le centre Fonbale étant le seul centre de soutien scolaire gratuit, nous sommes souvent envahis par une demande très forte et par une longue liste d’attente. Le centre Fonbale n’est pas subventionné, il fonctionne  sur  fonds propres. Ce qui rend les choses difficiles. Mais tout obstacle est surmontable.

Est-ce que vos écrits vont dans le même sens que les objectifs de votre fondation ?

Avant d’être fondatrice de la Fonbale, je suis d’abord écrivaine, la fondation est la suite logique de mes œuvres littéraires et scolaires ces dernières années. Écrire me permet de sensibiliser et de trouver des solutions aux problèmes des enfants, des jeunes et du genre. L’écriture est une passion pour moi autant que l’humanitaire. Entre les deux il n’y a qu’un pas.

Le 5 mai 2018 vous avez reçu le prix Gnouma Magazine de la femme de l’année dans la catégorie humanitaire et sociale. Comment avez-vous ressenti cette distinction ?

C’était un honneur pour moi d’être reconnue dans mon pays d’origine pour mon modeste travail avec les enfants défavorisés. Être une femme est une fierté et non un handicap, nous sommes victimes de plusieurs abus et injustices mais nous n’allons pas pour autant nous éterniser dans la victimisation ou le consentement. La femme est le levier du développement d’une nation. Nous prenons très au sérieux ce rôle. Donc ce prix revient à toutes les femmes mais également à toute l’équipe de la Fonbale qui fait un travail extraordinaire pour l’atteinte de nos objectifs. Je remercie le public, Gnouma Magazine et la Guinée pour cette distinction.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui passent plus de temps à communiquer sur les réseaux sociaux qu’à se nourrir l’esprit avec la lecture ?

L’événement « Conakry capitale mondiale du livre » a mis en lumière notre pays pendant un an, jusqu’en avril 2018. Les jeunes guinéens doivent s’approprier ce concept, il doit être un déclic et leur donner le goût de la lecture. Sur la toile il y a des sites spécialisés pour la lecture et même des bibliothèques gratuites en ligne. Sur les réseaux sociaux je conseillerais aux jeunes de constituer des groupes de lecture afin de susciter l’envie de lire chez les uns et les autres. Les réseaux sociaux font partie intégrante de notre génération, nous devons les intégrer avec modération et surtout avec intelligence dans la recherche du savoir.

Bien que la Guinée ait signé plusieurs conventions interdisant l’excision et le mariage précoce ou forcé, ces  pratiques perdurent dans notre société. Quel appel lanceriez-vous aux parents, en particulier ?

C’est une triste réalité ! Mais je crois que les mentalités finiront par changer même si ces pratiques traditionnelles sont devenues des normes sociales en Guinée. Je demande aux parents de mettre en avant la santé de leurs enfants et d’abandonner les coutumes qui entament l’intégrité physique et mentale de ceux-ci. Le taux de prévalence des MGF est très élevé en Guinée ainsi que les mariages d’enfants, mais ces dernières années beaucoup d’efforts ont été fournis dans une synergie d’action avec les acteurs clés de l’éducation, de la santé, de la justice et de la sécurité ainsi qu’avec les religieux, les partenaires locaux et les partenaires internationaux. La synergie est pilotée par le ministère de l’Action sociale, de la Promotion féminine et de l’Enfance. En plus des séances de sensibilisation, il faudrait mettre en place une activité économique de substitution pour les exciseuses, veiller au respect des conventions et de nos textes de loi et lutter contre les préjugés et l’impunité.

Quelles sont vos perspectives ?

 C’est de faire en sorte que la Fonbale puisse trouver un centre digne de ce nom pour les centaines d’enfants nécessiteux, où ils pourront réviser et faire des activités culturelles, physiques et intellectuelles pouvant contribuer à leur développement et à leur épanouissement. Il s’agit aussi de trouver des projets d’insertion pour les jeunes afin de leur assurer leur première expérience dans le monde du travail.

Quel est votre dernier mot à l’intention de nos lecteurs ?

Je suis très ravie d’être revenue en Guinée après plusieurs années d’absence. Ce n’est pas toujours facile mais la vie est faite de défis, d’obstacles et de résultats. Tout ce qui s’acquiert facilement se perd aisément mais tout ce qui s’obtient dans la persévérance et la patience se savoure avec délice. N’oubliez jamais que chaque femme est une étoile et qu’il lui faut tout simplement un ciel bienveillant pour briller.

Interview réalisée par Madina Men

 

 

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