Interview de M. Ibrahima Capi Camara, directeur général de l’ex Novotel

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Le 17 octobre dernier, le Groupe Accor s’est retiré de la gestion du Novotel en accusant la Guinée de lui devoir de l’argent. Depuis, M. Ibrahima Camara alias Capi pour les intimes, nouveau directeur général de la société guinéenne d’hôtellerie et d’investissement (SGHI) a pris la relève. Un véritable défi personnel, mais aussi national pour ce jeune cadre. Nous l’avons rencontré pour en parler.

Il y a près de deux ans que vous avez repris l’ex Novotel, quel est l’état des lieux aujourd’hui ?

L’état des lieux ? Nous avons trouvé un hôtel aux infrastructures je dirais vieillissantes et un taux d’occupation relativement faible. Avec l’arrivée de la concurrence ou des plutôt des concurrents, parce qu’il y a d’autres petits hôtels qui sont en train de naître, vous comprendrez que le monopole qui était celui de Novotel  il y a quelques années, nous ne l’avons plus.  En plus de cela,  si vous avez une installation qui est vieille, notamment des problèmes liés à la climatisation, à l’installation du wifi dans les chambres, toutes choses qui sont banales ailleurs, vous comprendrez que le taux d’occupation baisse. Ce qui affecte aussi le chiffre d’affaires. Entre temps, nous avons eu des problèmes avec le gestionnaire qui est le groupe Accor qui est parti. Nous avons pris le flambeau depuis le 17 octobre 2013. Depuis, nous travaillons pour faire une rénovation du bâtiment. Nous sommes en train de retaper toutes les chambres depuis le 12ème jusqu’au 5ème étages.  Il va rester le 4ème et le 3ème étages qu’on fera ultérieurement, après le sommet de l’OCI (Organisation de coopération islamique, ndlr).

Quelles sont les raisons du départ de votre partenaire le groupe Accor ?

Les raisons sont profondes, mais simples à expliquer. Lorsque vous construisez votre bâtiment à étage, vous avez des appartements. Vous finissez de construire, vous le meublez. Vous confiez la gestion de ce bâtiment, parce que vous n’êtes pas professionnels, vous donnez à une agence. Ce que vous attendez de l’agence, c’est que le bâtiment reste dans un état habitable et que le fait qu’il y ait des clients parce que vous-même vous savez que la plupart des appartements sont occupés, ce que vous attendez est que de temps en temps  le gestionnaire vous fasse un compte-rendu financier, qu’il vous dise ce que vous avez gagné ou pourquoi vous n’avez pas gagné. C’est ce que la Guinée a demandé en tant qu’actionnaire. Cette société dont je suis le directeur détient 45% des actions, 45% pour le groupe Accor et 10% pour la Banque mondiale par sa filiale, la SFI. Les actionnaires ont à un moment donné notamment la Guinée et la Banque mondiale, souhaité qu’Accor leur explique ce qu’ils ont gagné depuis 1996, c’est-à-dire depuis qu’ils ont la gestion. De mémoire de Guinéen, il n’y a jamais eu de bénéfice, alors que je vous parlais de monopole. Ce monopole de Novotel a existé depuis 1996 jusqu’en 2011. Parce que c’est maintenant que les premiers hôtels finissent comme Palm Camayenne, d’autres sont en chantier avancé. Nous avons demandé donc qu’on nous explique pourquoi la Guinée, en tant qu’actionnaire, n’a pas eu de dividende. Malheureusement comme je viens de le dire, c’était des déficits cumulés, reportés chaque fois d’un exercice à l’autre. Et à l’arrivée, nous avons demandé, puisque les résultats sont négatifs, un audit. Face à cette demande, nous avons essuyé un  refus ferme de l’autre actionnaire, qui est de surcroît gestionnaire. ils ne veulent pas comprendre. La seule réponse qu’ils ont apporté, c’est de dire que l’Etat guinéen doit au gestionnaire. Je crois qu’ils ont dû consentir un prêt de 750 000 euros lors de la rénovation de 1996, avec les intérêts que ce prêt a produit aujourd’hui, nous sommes à près de deux millions d’euros. Ces deux millions d’euros, c’est en temps réel. Qu’est-ce qui les empêchait d’amortir ce prêt qui leur ait consenti par l’exploitation ? Puisque nous avons des prêts à la banque et quand on avait de l’argent, on remboursait la banque. Si eux, ils ont la gestion, ils ont consenti ce prêt à l‘Etat, pourquoi ils ne se sont pas fait rembourser dans la mesure où on avait deux chiffres ? Tout cela était des arguments du genre à obliger l’actionnaire qui est l’Etat guinéen, à faire son audit. Et comme nous y tenions, malheureusement ils sont partis. Le prétexte officiel, c’est ce que je vous ai dit : l’Etat à travers la SGHI doit de l’argent au groupe Accor soit 750 000 euros, évalué aujourd’hui à deux millions d’euros avec les intérêts qui ne sont pas payés.

Est-ce que vous avez le soutien de l’Etat guinéen pour relever ce défi qu’il vous a laissé ?

Je vous rassure qu’on a le soutien de l’Etat, en tout cas du Président de la République et surtout de mon ministre. Le ministre du Tourisme et de l’Hôtellerie multiplie les efforts pour que nous continuions l’activité. Je pense que la sollicitation qu’il a faite au niveau de l’autorité, le Président lui-même s’est impliqué en demandant au ministre d’Etat, le ministre des Affaires étrangères malgré le départ du groupe Accor, d’associer le Grand hôtel de l’indépendance à l’hébergement des 400 voire 500 invités qui vont arriver. Nous aurons à héberger environ 100 à 120 personnalités. C’est justement dans ce cadre que par un préfinancement de l’Etat pour la rénovation de ces niveaux, nous sommes en train de refaire quelques niveaux de l’hôtel. Ces chambres vont être fonctionnelles après le sommet de l’OCI.

Aujourd’hui quelles sont vos stratégies pour relever le défi qu’il vous laisse ?

Nous n’avons pas pour vocation de gérer un hôtel. Je suis un manager, mon rôle n’est pas de gérer un hôtel. Jusqu’à preuve du contraire, mon équipe et moi, nous gérons cette période de transition le temps qu’on trouve un gestionnaire en hôtellerie. Je dois vous dire que nos relations avec Accor ne sont pas définitivement rompues. Ce que je peux dire, ça c’est moi qui le pense en fonction de ce que je vois sur le terrain. Ce qu’ils ont voulu faire, c’est un peu du chantage, nous rendre ridicules.  Pour cela, des stratégies ont été mises en place  dès le lendemain de leur départ, pour nous amener à fermer l’hôtel. De quoi s’agit-il ? Depuis pratiquement le mois d’août, ils ne payaient plus les fournisseurs pour la plupart. Ils sont partis, nous avons cinq comptes bancaires et sur les cinq, nous avons quatre qui sont fermés. Et l’essentiel de nos ressources étaient dans ces banques. Aujourd’hui, nous n’avons pas accès à ces ressources. A cela s’ajoute les fournisseurs qui ne sont pas payés depuis plusieurs mois. Puisque nous devons continuer avec les faibles recettes que nous avons, aujourd’hui Dieu merci nous remontons un peu la pente. Tout n’était pas forcément rose, il y avait du chiffre qui faisait partie des chiffres du dehors. Nous mobilisons l’équipe pour que les gens nous paient. L‘hôtellerie, c’est du cash. Si nous avons des clients avec la nouvelle stratégie que nous sommes en train de mettre en place, je pense que tout le problème sera réglé. Ce que je peux vous dire, c’est que moi je voulais rendre hommage à l’action du Président de la République qui, depuis qu’il est là en 2010, nous avons freiné pratiquement les prises en charge de l’Etat qui n’étaient pas payés. Je vous ai parlé d’une vingtaine de milliards de francs guinéens, ce ne sont pas des montants qui viennent de la gouvernance du Président Alpha Condé. Ce sont des montants qui relèvent depuis plusieurs années avant. Cumulés à date, on n’était à 22 milliards de francs guinéens. J’ai pu rencontrer le Président et lui expliquer le problème, sensibiliser mon ministre. Le Président lui-même a ordonné à ses principaux collaborateurs, donc ordinateur de cette prise en charge, que chaque fois qu’on a une prise en charge, il faut payer. Depuis un an et demi, toutes les prises en charge sont payées à la fin du séjour des clients ou de la semaine suivante..

Quel est le niveau de formation de votre personnel ?

Nous avons un personnel local qui est compétent. Les deux ans que j’ai faits en tant que directeur général adjoint, j’ai pu sans avoir la main dans la gestion remarquer la qualité du personnel qui travaillait avec les Européens. Je sais par expérience que 99% du boulot était fait par les Guinéens. Le personnel expatrié Accor qui était-là contrôlait et ordonnait. Dès fois même, ils n’étaient pas là. L’essentiel du travail était fait par les Guinéens. Cela ne veut pas dire qu’on peut tout faire sans eux, mais…. C’est ce qui est un combat personnel, puisque je ne fais pas cela pour moi, mais pour mes compatriotes, mes amis. Le défi que nous sommes en train de relever aujourd’hui, c’est un défi non seulement personnel, mais surtout pour l’ensemble des cadres et employés qui sont dans cette maison. Je dirai même que c’est un défi pour tous les Guinéens, un défi national. J’en profite aussi pour dire que si nous devons continuer cette gestion, si on veut compter sur nous, un des éléments sur lesquels je vais beaucoup m’appuyer c’est la formation. Il faut que nos jeunes soient formés. Quand ils sont formés, ils n’auront rien en à envier aux occidentaux. Parce qu’après tout eux-aussi passent par cela. Je pense qu’il n’y a pas de préjugés à ce niveau. Ce qui est important, il faut faire confiance aux gens, il faut qu’ils soient formés. Surtout qu’ils aient cette volonté de dire si l’autre peut faire, je peux le faire. Moi, c’est cette culture-là que j’essaie d’inculquer dans la tête des collaborateurs. Pour cela, le système de prime, je n’hésite pas à le faire.

On ne vous a pas débauché vos employés ?

Si vous allez à Palm Camayenne, vous vous rendez compte qu’au niveau du restaurant 80% du personnel, ce sont des gens qui étaient ici et ils sont partis. Je me suis amusé à aller manger il y a quelques semaines là-bas, c’était la première fois que j’arrivais, tout le monde me disait directeur, directeur. Cela veut dire que nous ne sommes pas mauvais ici. Il suffit de donner la chance à tout le monde et surtout participer activement à la formation du personnel. Ça, nous mettons vraiment l’accent sur cela. Pour le reste, je pense qu’il y a beaucoup d’hôtels qui se construisent, trouver du monde  bien formé cela est plus difficile.

Votre dernier mot…

Je vous remercie de m’avoir donné l’opportunité de parler de notre hôtel et je vous invite à nous accompagner pour relever ensemble ce grand défi.

Propos recueillis par MM

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