Interview de Monsieur Gérard Uytterhaegen, ministre conseiller, chef de la mission du bureau diplomatique du Royaume de Belgique à Conakry.

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Dans cet entretien, le nouveau Chef du Bureau Diplomatique du Royaume de Belgique à Conakry, Gérard Uytterhaegen, dévoile les axes de la coopération bilatérale entre son pays et la Guinée et s’exprime sur la cellule jihadiste de Molenbeek.

 Madina Men : Tout d’abord le groupe Madina com présente, à travers vous, ses condoléances les plus émues au peuple belge pour les attentats terroristes perpétrés le 22 mars 2016 à l’aéroport de Bruxelles-Zaventem et à la station de métro Maelbeek.

 Gérard Uytterhaegen : Merci infiniment. Tous les messages de sympathie reçus après ces terribles événements touchent le peuple belge très profondément.

 Veuillez rappeler l’histoire de la représentation diplomatique belge en Guinée et nous parler de votre comeback.

 La Belgique a été absente de la Guinée pendant très longtemps. C’est l’ambassadeur résidant à Dakar qui est accrédité en Guinée. Nous avons fermé notre ambassade à Conakry dans les années 80. Il y a eu quelques petits épisodes de présence, mais pas réellement politique ou économique en tant que telle. L’ouverture du bureau diplomatique actuel résulte d’une série de choix politiques faits par notre ministre de la Coopération en 2015. Il avait décidé de resserrer à 14 les pays partenaires de la coopération belge et ceux-ci devaient répondre à des critères bien précis. Le premier critère est qu’ils devaient figurer parmi les pays les plus moins développés (LDP). Deuxièmement, ils devaient faire preuve d’un cheminement volontaire et pérenne vers la démocratie et la bonne gouvernance. Et troisièmement, il y avait un critère de regroupement géographique. Il souhaitait que nous soyons présents uniquement dans les zones où nous avons un savoir-faire depuis très longtemps. Donc il a décidé de retenir comme zone géographique étendue l’Afrique de l’Ouest. Parmi les pays de cette région, il a retenu la Guinée. Cette décision a été prise en mai 2015. Le Service Public Fédéral (SPF, c’est-à-dire le Ministère) Affaires Etrangères belge m’a donc demandé de prendre en charge l’ouverture du bureau diplomatique en Guinée le plus rapidement possible. Au mois d’octobre 2015, après un tour d’observation fait pendant le mois d’août, je suis arrivé définitivement à Conakry.  Et le 4 janvier 2016 représente une pierre blanche dans les liens entre la Belgique et la Guinée. C’est effectivement à cette date qu’a été signée une convention générale entre le royaume de Belgique et la Guinée mais aussi que notre bureau diplomatique a été inauguré officiellement à Conakry par les ministres de la Coopération belges et guinéens. C’est également ce jour-là qu’a été signé un programme de démarrage de la coopération qui court sur les deux premières années, donc 2015 et 2016. La signature de la convention générale a permis d’officialiser la présence du bureau diplomatique belge en Guinée.

 Qu’est-ce qui avait justifié la fermeture de l’ambassade de Belgique en Guinée dans les années 80 ?

Il y a des archives dont je n’ai pas encore connaissance. Je crois surtout qu’il y avait des divergences politiques entre les gouvernements guinéens et belges successifs. Par conséquent, l’intérêt d’une relation diplomatique entre les deux pays n’était plus soutenu au point de maintenir une ambassade sur place.

Quels sont les nouveaux axes de la coopération bilatérale entre la Belgique et la Guinée ?

D’abord, dans un cadre général, la Belgique s’inscrit entièrement dans les Objectifs de développement durable (ODD) figurant dans la grande convention de New York pour la période 2015-2030 et faisant suite aux Objectifs du millénaire pour développement (OMD) de la période 2000-2015. Ensuite, en ce qui concerne plus particulièrement les axes d’intervention de la Belgique dans la coopération, nous ne pouvons pas nous occuper de tous les ODD. Mais la Belgique intervient dans la réalisation de plusieurs objectifs de développement durable en Guinée. Nous intervenons là où nous avons une connaissance plus avancée. Je parle des secteurs de l’agriculture, de la sécurité alimentaire, de la santé – avec l’institut médical tropical d’Anvers –, de la recherche, de l’eau, mais aussi et surtout du développement des droits de l’homme. Et tout particulièrement le genre, c’est-à-dire les droits des femmes, est une priorité de mon gouvernement dans son action pour les pays en développement. Un autre point d’appui est le développement du secteur privé. Pour mon ministre, il ne peut y avoir de création réelle de richesse dans un pays sans le développement de son secteur privé. Il n’y a pas de développement sans développement humain et il n’y a pas de développement humain sans développement économique. Donc c’est une logique dans laquelle le gouvernement belge s’inscrit entièrement. Dans ce cadre-là, il a donc fallu très vite dessiner les interventions immédiates pour la Guinée, et notamment de petits projets de courte durée devant permettre de poser déjà un premier jalon pour qu’on commence à travailler en attendant qu’on intervienne sur le long terme dans d’autres projets avec la Commission mixte de 2017. Quels sont-ils ? Le premier, c’est la recherche de développement économique sur l’axe Conakry-Kindia-Mamou. Conakry pourquoi ? Parce que le port d’Anvers est très intéressé à développer ses activités avec celui de Conakry. Nous avons déjà des liaisons maritimes régulières entre les deux. Donc il est important de contribuer au développement du port de Conakry pour développer également ces liaisons maritimes. Et puis ce port est la porte d’entrée non seulement de la Guinée mais d’autres pays d’hinterland. Deuxièmement, il y a des projets dans le secteur agricole. La zone de Kindia-Mamou est très riche et fertile. C’est ce que le gouvernement guinéen appelle la zone B de développement agricole. Nous allons intervenir là aussi. Le troisième secteur d’intervention est celui de l’approvisionnement en eau potable, car c’est un vecteur important de santé publique et d’hygiène publique. Ensuite, il y a le secteur de l’appui au développement structurel. Ça consiste essentiellement pour nous d’appuyer le développement des capacités structurelles du secrétariat permanent du conseil de coordination et de concertation entre le gouvernement guinéen et ses partenaires techniques et financiers. C’est également un appui à la formation des cadres ici en Guinée, une assistance technique à la santé et éventuellement l’octroi de bourses d’études.

Est-ce que vous intervenez aussi en Guinée dans un cadre multilatéral ?

Il y a deux interventions qu’on appelle des interventions déléguées. L’une avec le PNUD. Là il s’agit de la réinsertion des survivants et des victimes d’Ébola. La dernière résurgence de l’épidémie en Guinée-Forestière nous convainc que nous avons bien fait de choisir d’intervenir dans ce programme parce que les survivants et les personnes qui ont entouré cette maladie ont besoin d’un soutien à long terme pour pouvoir la juguler. La seconde intervention déléguée se fait avec le FNUAP. C’est essentiellement un programme pour le développement des droits du genre, donc un programme pour les droits des femmes avec tout ce qui y est inclus : la lutte contre les mutilations génitales féminines, la représentation des femmes au sein de la société civile, de la classe politique, du pouvoir, etc. Ce sont-là les cinq axes d’intervention dans notre programme actuel. Pour le futur, nous sommes à la phase d’analyse, nous sommes en train de préparer la Commission mixte de 2017. Nous rencontrons nos partenaires gouvernementaux guinéens et les partenaires institutionnels internationaux afin de déterminer avec eux les risques pour le futur de la Guinée et à partir de là décider des interventions qui feront alors partie du programme que développera la Commission mixte en 2017.

La commune bruxelloise de Molenbeek a produit des jeunes qui se sont radicalisés petit à petit et ont basculé dans le jihad et le terrorisme. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Molenbeek est un faubourg de la capitale belge, capitale de l’Union européenne, où beaucoup de gens vivent en parfaite harmonie, en parfaite entente. Ce n’est pas parce qu’une cellule de dix ou quinze individus s’est radicalisée à Molenbeek que les médias doivent faire l’amalgame. Ce n’est pas mon souhait, mais de telles cellules vont certainement se créer dans d’autres villes, parce que leur caractère spécifique est la volatilité, la facilité de se déplacer d’un endroit à un autre. Pour lutter contre la radicalisation, il y a un cheminement à faire dans la compréhension mutuelle. Le rejet social est à éviter à tout prix. Aujourd’hui il y a un réseau de volontaires et d’ONG qui a vu le jour un peu partout, y compris à Molenbeek, pour faire un travail de fond devant favoriser une meilleure intégration sociale. Un élément important dont on ne parle pas assez, c’est que ces jeunes n’ont pas forcément bâti leur radicalisme dans les mosquées. Beaucoup d’entre eux l’ont fait à partir de sites web ou en écoutant des émissions. Là aussi on doit éviter de faire l’amalgame. Il y a enfin l’exportation de conflits qui ne concernent pas du tout la Belgique ni l’Europe mais qui s’y sont déplacés. Je voudrais surtout dire que les habitants de Molenbeek vivent un double drame depuis les attentats du 22 mars 2016, pas seulement à cause des nombreuses victimes mais aussi de l’ostracisme et du regard un peu méfiant qu’on porte sur eux alors qu’ils ne cherchent qu’à vivre en paix et en harmonie.

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