Interview de Madame Patricia AUBRAS Directrice régionale Déléguée de l’AFD

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Présente en Guinée depuis 1979 sous le labelle de Caisse Française pour le Développement, l’activité de l’AFD qui lui a succédé connaît à partir de 2011 une progression soutenue : elle est passée de 12 millions d’euros d’engagements en 2011 à 96 M€ en 2016. Les financements liés au contrat de désendettement lui permettent notamment d’accroitre ses interventions dans une grande variété de secteurs : la formation professionnelle, l’éducation, le développement rural et local ainsi que l’appui aux programmes de la décentralisation. Madina Men a rencontré la Directrice régionale Déléguée de l’AFD pour la Guinée et la Sierra Leone. Madame Patricia AUBRAS fait le point du partenariat avec la Guinée.

Madina Men : Quel est le bilan de l’intervention de l’AFD en Guinée durant la dernière décennie ?

Durant la dernière décennie, l’activité de l’AFD a été hétérogène. Si l’intervention de l’AFD a connu une forte diminution entre 2008 et 2010, liée aux évènements politiques du pays, son activité a depuis repris et connaît une progression moyenne de 60 millions d’euros d’engagements par an depuis 2013 grâce au Contrat de désendettement et de développement (C2D) qui a offert de nouvelles opportunités d’intervention dans les secteurs d’activités de l’agence que sont la formation professionnelle, l’éducation, le développement local et surtout le développement rural. L’AFD est également intervenue dans le secteur de la santé suite à l’épidémie Ebola en 2014 et 2015. Par ailleurs, un fond d’étude et de renforcement de capacité permettant de financer des études de faisabilité a été mis en place. Enfin, l’activité de garantie de prêts bancaires a facilité le financement du secteur privé guinéen ainsi que la reprise des financements sur prêts à l’Etat

En quelques années, l’AFD a donc réussi à bâtir un portefeuille cohérent et ambitieux. De 2008 à 2016, plus de 230 M€ ont été engagés et 13 projets d’ONG. L’AFD est aujourd’hui le principal bailleur bilatéral de la Guinée.

Comment s’annonce les projections en termes d’interventions pour les années à venir ?

Il faut rappeler que l’année 2016 a été excellente pour l’agence de Conakry, et a suivi les objectifs de hausse des engagements du groupe. Après 13,3 M€ engagés en 2015, 94 M€ l’ont été en 2016, en particulier suite à un prêt souverain de 40 M€ dans le secteur de l’énergie adossé à une délégation de fonds en subvention de l’Union Européenne et une aide budgétaire de 15 M€.

En 2017, 36 M€ ont été engagés en appui au développement du secteur rural : 18 M€ étaient alloués à la troisième phase d’appui à la filière riz de mangrove et 18 M€ pour la rénovation de plus 600 km pistes et ainsi qu’au désenclavement des zones rurales de production.

A plus long terme, l’agence AFD souhaite engager une transformation structurelle de son portefeuille, et en adéquation avec la stratégie du groupe, développer un portefeuille de projets sur les énergies renouvelables, de programmes ayant trait aux enjeux climat, des financements en prêts souverains et non souverains et maintenir par conséquent un volume d’engagement annuel autour de 60 M€.

Comment accueillez-vous l’initiative gouvernementale d’améliorer la gestion des projets en évitant les pilotages à vue ? Comment la Guinée peut améliorer son cadre institutionnel et favoriser la réalisation des projets des bailleurs?

L’AFD salue les efforts et soutient le gouvernement dans sa volonté d’améliorer les performances de l’administration guinéenne dans la gestion de projets. Les interventions des partenaires s’inscrivent dans des perspectives de long terme et la faiblesse de pilotage global fort, perturbe effectivement le bon déroulé des opérations. Cette initiative a permis d’une part de rassembler les différents partenaires techniques et financiers, qui doivent plus et mieux coordonner leurs interventions  et de permettre un dialogue fluidifié avec les différents ministères techniques.

Aujourd’hui,  l’AFD rencontre deux obstacles majeurs dans la bonne exécution de ses projets que sont la faiblesse des maitrises d’ouvrage et la lenteur dans le processus de passations de marché. Il nous semble important que les partenaires  prennent au sérieux ce sujet de renforcement de capacités de l’administration et se mettent ensemble pour le traiter avec le gouvernement et le prendre collectivement en charge.

 « Un monde en commun » est la nouvelle devise de l’AFD.  Que signifie-t-elle ?

S’engager pour« un monde en commun », stimule d’abord la réflexion sur « les communs ». Il invite à dépasser une vision binaire de l’économie dans laquelle les biens privés seraient l’apanage de la gestion par le marché, et les biens publics exclusivement celle de l’Etat. C’est un exercice de « re-pensée », celui d’élaboration d’institutions hybrides, douées de modèle économique et de gouvernance innovant. Lors de sa venue en 2014, le chef économiste de l’AFD, Gaël Giraud, avait pensé à cinq communs en Guinée : le climat, l’énergie, les minerais la biodiversité, et la monnaie.  Un colloque en sa présence avait d’ailleurs rappelé l’ancienneté séculaire de ce mode gestion en Guinée, en particulier sur l’agriculture.

De plus, « un monde en commun » traduit l’idée de mouvement, celle d’un « en avant » qui, visible ou silencieux, illustre les cinq transitions dans lesquelles nous sommes engagés : (i) énergétique et solaire, (ii) territoriale, (iii) démographique, (iv) numérique, (v) politique et citoyenne. Ces transitions sous le sous-jacent même de la stratégie de l’Agence AFD, que nous redéployons en Guinée.

Enfin, le complément « en commun » fait abroger la frontière entre le nord et le sud, trop longtemps maintenue, pour favoriser les échanges et les synergies entre tous les acteurs. Un sondage révélait que pour 77% des français, ce qui se passait au sud, allait indéniablement influencer leur mode de vie. Inviter à « un monde en commun » tient enfin compte cette prise de conscience.

On a suivi  il ya quelques mois le séjour de travail en Guinee d’une mission de l’AFD conduite par son Directeur Général. Parlez-nous en termes de retombées de cette visite ?

Rémy Rioux, directeur général de l’AFD, était en Guinée pour manifester le soutien de l’Agence à la Guinée, avec la hausse des engagements comme décrite plus haut, pour témoigner de notre engagement en faveur des énergies renouvelables, et surtout rencontrer les bénéficiaires des interventions de l’AFD ainsi que les principaux acteurs socio-économiques. Ce fut une mission réussie qui augure de bonnes perspectives pour le partenariat avec la Guinée. Sachez surtout que de belles perspectives s’annoncent dans les années à venir dans la coopération que notre institution développe avec votre beau pays.

Madina Men