Grande interview avec le Président du Conseil National du Patronat de Guinée. M. Ansoumane KABA ‘’GUITER’’

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« Il est impératif d’organiser les états généraux du secteur privé guinéen dans le but de faire un diagnostic sans complaisance et d’élaborer un plan stratégique ambitieux pour une émergence rapide de ce secteur ».

 Madina Men : En dépit des appuis et des réformes engagés, quels sont, d’après vous, les obstacles qui empêchent le secteur privé guinéen à jouer pleinement son rôle de levier de croissance et de créateur d’emplois ?

  1. Ansoumane Kaba ‘’Guiter’’: Les facteurs de blocage me semblent nombreux et constituent les principales contraintes au développement du secteur privé guinéen. Il suffit de citer notamment : l’insuffisance d’entreprises et d’entrepreneurs modernes. Entre 70 % et 90 % des entreprises guinéennes sont informelles ; le niveau élevé du coût des facteurs. Du reste les infrastructures sont déficitaires (transports, énergies…) ; l’importance de la dette intérieure dont le défaut de règlement est souvent à l’origine des faillites ou des fermetures d’entreprises ou encore de la disparition d’emplois décents; les difficultés d’accès au financement en raison des conditions de taux, de garantie et de durée. En Guinée, les banques ne financent qu’à court  terme (moins de 12 mois) surtout des opérations d’importation. Ce qui freine les créations et le développement d’entreprises dans les secteurs non commerciaux.  En fin, il y a la lenteur et le peu de fiabilité de la justice. C’est le lieu de penser à privilégier l’arbitrage peu coûteux et plus efficace pour régler les litiges entre opérateurs économiques.

Toutes ces contraintes évoquées caractérisent donc le climat des affaires en Guinée, qu’en dites-vous ?

En effet, les contraintes que je viens d’évoquer ne contribuent pas à créer un environnement réellement propice pour les affaires. Certes, notre Code des Investissements peut être considéré comme attractif. Par ailleurs, la volonté politique est manifeste. On le voit à travers les Institutions principales : Ministère d’Etat Chargé du PPP et des Investissements, Ministère de l’Industrie, des PME et de la promotion du Secteur privé, Agence de Promotion des Investissements Privés  (A.P.I.P).

C’est tout cela qui permet de percevoir un secteur privé qui s’organise et qui se modernise, même s’il est embryonnaire et pas encore bien structuré.

D’autres efforts doivent être faits pour améliorer  les instruments de mesure destinés aux investisseurs et à drainer les I.D.E (Investissement Direct Etranger). En l’état, ces instruments ne sont pas flatteurs, la Guinée étant classée 163ème sur 190 selon le Rapport Doing Business et 140ème sur 140 d’après l’Indice de Compétitivité Mondiale(I.C.M).

Si vous ajoutez à tout cela, la politique fiscale décourageante et peu adaptée, le fort déficit de main d’œuvre dont la formation est en inadéquation avec les besoins des Entreprises, alors on peut déduire que l’environnement des affaires doit être amélioré rapidement et substantiellement.

Parmi les autres obstacles à l’essor du secteur, les critiques pointent aussi du doigt, le foisonnement des organisations patronales ?       

Cette situation  n’est pas propre à la Guinée, et le mot foisonnement me paraît sévère. Il y a bien chez-nous, trois Organisations patronales. Elles ont pris conscience, en tant que composantes principales du secteur privé, de la nécessité de mettre ensemble leurs synergies et de parler d’une seule voix. C’est une étape significative. D’ailleurs, lorsque des préoccupations communes aux  entreprises  surgissent, ces organisations se concertent et, dans la plupart des cas s’accordent sur l’essentiel.  En tout cas nos organisations réfléchissent en toute indépendance à la meilleure manière de faire aboutir le processus en cours afin de devenir une véritable force de propositions qu’on écoute et qu’on consulte.

En dehors des mines, pourquoi il y’a moins d’investissements dans les autres secteurs  économiques du pays ?

C’est ce que je viens d’évoquer  tantôt. Un Investisseur est toujours à la recherche de profit, mais en même temps, il cherche à minimiser les risques.

S’agissant du secteur agricole par exemple, les produits sont fragiles. De l’ensemencement à la récolte en passant par le transport et la vente, l’agriculteur est exposé à pleins d’aléas.  La maitrise de l’eau n’étant pas assurée, le manque ou la surabondance des pluies finit par décourager  tous ceux qui ont le choix d’investir dans des secteurs plus rassurants. C’est la transformation Industrielle des produits qui est susceptible  de rendre le secteur plus attractif.  Je note cependant une volonté politique affirmée pour développer ce secteur porteur de croissance.

Quant aux travaux publics, le montant des moyens financiers à mobiliser est tel que ce secteur  n’est pas toujours accessible aux  entreprises nationales. Mais beaucoup de projets sont réalisables à partir du PPP(le Partenariat Public Privé).

L’Immobilier, apparemment florissant, aurait besoin d’être adossé à une banque de l’habitat, l’autofinancement étant très coûteux et ne permettant pas une promotion immobilière rationnelle.

Qu’est ce qui est fait sous votre leadership en matière de réformes pour donner une impulsion nouvelle au patronat et par extension au secteur privé guinéen ? (rassembler les organisations patronales de la place en vue d’une synergie d’action…)

Nous sommes à la tête du CNP-Guinée depuis Avril 2016. Nous avons trouvé que son évolution avait été perturbée par de longues crises et des turbulences qui duraient depuis 2007. Pendant une année, nous avons corrigé les effets négatifs de cette situation, stabilisé le fonctionnement de l’organisation et consolidé ses fondations. Nous avons remobilisé les fédérations membres et obtenu l’adhésion de plusieurs entreprises.

Nous avons aussi renforcé notre positionnement au sein des structures auxquelles nous sommes affiliés au plan sous régional, continental et international.

Cela nous offre beaucoup d’ouvertures en dehors de la Guinée, avec des opportunités de partenariats et de renforcement des capacités. Nous partageons de plus en plus la valeur ajoutée que nous procure nos affiliations avec les autres Organisations de la place dans la perspective de contribuer à construire l’ossature d’un secteur privé national uni et fort.

Vous avez organisé des rencontres et participé à des voyages d’affaires avec des partenaires privés africains et étrangers. Qu’avez-vous tiré comme enseignements qui pourraient profiter au secteur privé guinéen ?

En dehors des réunions portant sur les grandes questions de normes, d’emplois, de travail décent, de dialogue social dans le cadre des activités de l’O.I.T et du BIT, nous avons bien eu des rencontres d’échanges et d’affaires.

Des rencontres directes avec le MEDEF à Paris à deux reprises, mais aussi à Marrakech au Maroc en marge de la  COP 22 et à Bamako lors de la conférence des chefs d’État et de gouvernements francophones. À Conakry, on peut retenir trois grands événements : l’atelier sur la Formation professionnelle, l’Emploi et l’Employabilité en Afrique de l’Ouest avec un accent particulier sur le cas de la Guinée ; le Forum économique Guinée-Côte d’Ivoire avec le secteur privé ivoirien ; et un atelier sur les impacts du virus Ebola sur les Entreprises. À Abidjan nous avons participé (en qualité d’invités d’honneur) à la CGECEI-Academy, l’événement majeur annuel du Patronat ivoirien.

Quels enseignements vous avez tiré de ces rencontres ?

L’objectif de toutes ces rencontres consiste à échanger et à retenir les bonnes pratiques. Ce sont des cadres où l’on noue des partenariats, des joint-ventures. Il y a lieu de mettre un accent sur la CGECEI-Academy d’Abidjan à laquelle ont participé une quarantaine d’opérateurs économiques guinéens, des membres du gouvernement et l’APIP.

Nous avons pu constater que les Ivoiriens disposent d’expertises dans presque tous les secteurs économiques. Ils ont des capitaux où ils savent comment les trouver. Par ailleurs, les potentialités d’affaires en Guinée ont été largement développées. Une convention de partenariat a été conclue entre les Ivoiriens et le secteur privé de notre pays, pour qu’ensemble nous exploitions nos avantages respectifs.

L’enseignement dominant, c’est l’unité dans la réflexion et dans les actions. Car, un secteur privé uni est toujours plus fort. C’est pourquoi nous nous proposons de tirer le meilleur parti des décennies d’expérience du secteur privé ivoirien qui a remarquablement réussi à se développer et à être un partenaire incontournable du gouvernement de Côte d’Ivoire.

Le gouvernement a obtenu à Paris de ses partenaires et bailleurs de fonds des intentions de financement de 21 milliards d’euros pour le PNDES.  Sept (7) milliards d’euros  iront au secteur privé. Comment vous organiser, agir pour développer la capacité d’absorption de ces fonds annoncés par le secteur privé guinéen au regard des insuffisances et faiblesses récurrentes ?

Vous savez, les faiblesses et insuffisances du secteur privé sont identifiées. Il s’agit de partir  de ce soubassement pour formaliser  une nouvelle stratégie de développement durable qui consiste à lier le Public et Privé. Ce partenariat Public-Privé s’articule autour d’une structure innovante en Guinée : le Guinea Business Forum qui est un appareil à double ailes ‘’secteur Public, secteur Privé’’ qui va orienter, à la lumière du PNDES, les investissements capables de répondre à la demande à court, moyen et long terme.

On reproche à la Guinée d’avoir une économie ‘’noyautée’’ par la prépondérance du secteur informel. Que faites-vous, ou qu’allez-vous faire pour aider à formaliser ce secteur qui occupe plus de 60% de l’économie nationale ?

Je m’étonne qu’on reproche à notre pays l’importance du secteur informel et dire que notre économie est « noyautée » par le dit secteur. Cette problématique est quasi universelle. Elle ne se pose pas avec beaucoup plus d’acuité en Guinée que dans de nombreux pays du monde. Néanmoins, c’est une question qui figure parmi les principales préoccupations du CNP-Guinée. Car, formaliser ce secteur crée un vivier pour notre Organisation, en termes  d‘adhérents. Nous pensons que des solutions efficaces peuvent mieux être envisagées dans le cadre d’un PPP dynamique et innovant, pour réduire progressivement la prépondérance dont vous parlez.

Pour notre part, c’est depuis 2013 que nous avons mené une étude assez exhaustive sur le terrain. Cette étude a abouti à l’élaboration  d’un plan d’action dont la validation a fait l’objet d’un atelier qui a réunit les acteurs du secteur informel, l’Union Européenne et des représentants de nombreuses Organisations d’Employeurs de la sous-région. Ce plan d’action devait couvrir une période de trois ans et prendre en compte des sujets comme la définition d’une véritable politique d’encadrement et d’un système adapté de sécurité sociale. Mais, sa mise en œuvre a été empêchée par la survenance de la maladie à virus Ebola. Nous envisageons de réactualiser ce plan en partenariat avec le BIT, l’Association du secteur informel et les pouvoirs publics.

Quelles sont les relations que vous entretenez avec le Ministère d’Etat en charge des investissements et du PPP ?

Il n’y a pas de relations formelles. Cependant, le Ministre d’Etat s’implique soit personnellement dans les activités qui touchent la promotion du secteur privé, soit à travers le Comité présidentiel des Investissements.

Mais on pourrait imaginer d’instaurer un véritable Dialogue Public-privé (D.P.P) organisé systématiquement en vue d’améliorer concrètement les conditions d’opération du secteur privé par exemple à travers une fiscalité simplifiée, allégée et qui incite à la création d’entreprise. Un accès plus facile au marché pour les entreprises guinéennes (marchés publics par le biais de la sous-traitance des travaux que réalisent  les grandes entreprises surtout multinationales).Un dispositif de formation professionnelle mieux adapté aux besoins des entreprises et en fin,  une perception plus positive de l’entreprise et de l’entreprenariat.

Nous pensons que les relations avec le Ministère d’Etat peuvent être déterminées à l’issue de véritables Etats généraux du Secteur privé. Il est impératif d’organiser les états généraux du secteur privé guinéen dans le but de faire un diagnostic sans complaisance et d’élaborer un plan stratégique ambitieux pour une émergence rapide de ce secteur.

Nous attendons un tel événement avec l’appui du Ministre d’Etat.

Dans une économie libérale comme la Guinée, on attend toujours du secteur privé d’être le levier de la croissance et de création d’emplois pour contribuer pleinement au développement socio -économique du pays. Aujourd’hui, quelles sont les perspectives qui s’offrent au secteur privé local pour se valoriser davantage et comment l’accompagner au niveau du CNP ?

Le secteur Privé comme levier de la croissance dans une économie libérale ? Je suis bien d’accord. Cependant, pour jouer efficacement ce rôle dans un contexte d’économie  ouverte sur le monde caractérisée par une concurrence exacerbée, il faudrait assurer : Une stabilité macro-économique, une politique éducative destinée à élever le niveau général  de la population, une meilleure qualification professionnelle de la main d’œuvre, une amélioration de la qualité des infrastructures et la mise à niveau du cadre juridique et réglementaire, et toutes autres mesures relevant de la puissance publique.

Le CNP-Guinée pour sa part pense qu’il faut d’abord que le secteur privé soit mieux organisé et mieux représenté pour être prêt à jouer pleinement ce rôle.  Et nous sommes attelés à cela avec beaucoup de détermination.

Madina Men