Partenariat Guinée-Chine

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Partenariat Guinée-Chine

Atouts et faiblesses

C’est une certitude qui défie le temps, les relations sino-guinéennes scellées depuis la fin des années 50, ont été toujours franches, cordiales, fructueuses et mutuellement bénéfiques. La Chine fut, en effet, l’un des tous premiers pays à reconnaître la Guinée qui, en retour, fut le premier pays en Afrique sub-saharienne à établir des relations diplomatiques avec le pays de Mao.

Identité de vue sur des questions diplomatiques, options socio politiques souvent très proches, vision économique du développement en partage, élan de solidarité sans cesse renouvelé face aux grandes épreuves qu’affrontent les deux nations… Guinéens et Chinois ont jusque-là regardé vers la même direction. Mais, à l’image du net regain d’intérêt de l’Empire du Milieu à l’endroit du continent noir, l’axe de coopération « Conakry-Pékin », sous le magister du président Alpha Condé, prend davantage d’épaisseur ces derniers temps, au regard des intérêts politiques et stratégiques en jeu dans les deux pays.

Visites d’Etats, participations aux fora bilatéraux, missions techniques conjointes, voyages d’études, montages financiers et bancaires, les deux capitales diversifient les initiatives et multiplient les contacts de haut niveau pour la construction d’un partenariat stratégique « gagnant-gagnant ».

En effet, la Chine Populaire a appuyé le jeune et fragile Etat guinéen dès son accession à l’indépendance en lui octroyant une aide publique au développement (dons), et en envoyant des équipe d’experts et de  techniciens ainsi qu’un contingent d’ouvriers pour exécuter des chantiers de construction d’infrastructures socio économiques de bases (édifices, palais, routes, barrages, télécoms, hôpitaux…). Pékin a aussi offert régulièrement une assistance technique, des missions médicales, des programmes de formation et de stages  aux cadres et techniciens guinéens. Cette Chine, cantonnée jadis dans la mise en œuvre stricte  des projets et programmes de coopération bilatérale, voit dorénavant plus grand en s’investissant plus en Guinée. Rien qu’en 2015, le volume des échanges a dépassé 1,3 milliard de dollars, soit le double de ce qu’il était en 2011. Pour le premier semestre de 2016, les échanges entre les deux pays étaient déjà proches du milliard de dollars us.

Des raisons de s’en réjouir …

S’il y a un outil pratique qui constitue un atout dans la pérennisation des relations sino-guinéennes depuis un demi-siècle, c’est l’absence de visas de voyages entre les deux pays. Une mesure qui a contribué au développement des relations commerciales et d’affaires entre les deux pays, au profit notamment du secteur privé et des acteurs de l’informel.

L’autre maillon fort de ce partenaire, c’est la simplicité des mécanismes de coopération. « Avec les Chinois tout est simple et pratique… Il y a moins de conditionnalités dès lors que l’exécutif a donné son feu-vert sur les dossiers retenus dans le portefeuille de projets à réaliser», confie un haut cadre guinéen. Les projets sériés et choisis de commun accord sont financés à base de dons ou exécutés sur fonds concessionnels. L’aide traditionnelle chinoise a ainsi permis de construire le Palais du Peuple, le barrage hydro électrique de Kinkon, le Palais présidentiel de Sekhoutoureya, la RTG Koloma, l’Hôpital de l’Amitié Sino guinéenne de Kipé et le stade de Nongo… L’entreprise Henan Chine a participé à la construction du pont de Djélibakoro et de celui de Tinkisso, sans compter l’appui médical, logistique et financier que la Chine a apporté à la Guinée dans la croisade contre Ébola.

Passer un cap dans la coopération économique

Loin des schémas traditionnels, et ce depuis que la Chine de Deng Xiaoping a opté pour un « Etat, deux systèmes » donnant libre cours à l’économie de marché au pays de Mao, la Chine  devenue « usine du monde » voit grand en Guinée et en Afrique. Disposant d’importantes ressources générées par la forte croissance économique au cours des dernières décennies, la Chine avec ses fonds d’investissements et ses banques spécialisées délie « le cordon de la bourse ».

En Guinée, des secteurs comme l’agriculture, les mines, l’énergie, les infrastructures routières et ferroviaires, l’économie numérique et les services sont devenus des domaines de concentration du partenariat stratégique.  Le pays place davantage sa confiance en la Chine pour l’aider à développer les secteurs énergétique (Kaléta), agricole et minier (SMB, Forecariah Mining). Après le barrage de Kaléta construit avec des capitaux chinois et celui de Souapiti en projet, le gouvernement fonde son espoir sur Chinalco pour relancer le projet Simandou, suite au départ annoncé de Rio Tinto.

A la faveur de la récente visite d’Etat et d’affaires du président Alpha Condé en Chine, « un protocole d’accord fixant le cadre de coopération pour la reprise du Projet Simandou Sud a été conclu le 28 octobre 2016 entre le gouvernement guinéen et l’entreprise chinoise Chinalco qui reprendra la totalité des parts d’actions détenus par l’anglo-australien ». Dans la foulée, un paquet d’accords a été signé portant sur le bouclage financier du projet de barrage hydroélectrique de Souapiti,  la réhabilitation de la route nationale Coyah-Mamou-Dabola, la reconstruction de la voirie de la capitale guinéenne, les aménagements agricoles, l’eau potable à Conakry et des forages pour l’hydraulique villageoise.

Outre la relance du projet des mines de fer de Simandou (loin d’être acquis selon des spécialistes avertis), Chinalco voudrait surtout se porter garant des emprunts que le gouvernement guinéen solliciterait auprès des fonds d’investissement et banques chinoises à des taux concessionnels. Les Guinéens auraient rencontré, au cours de cette mission, une trentaine d’entreprises chinoises parmi lesquelles Norinco dans la défense, China Railway Construction Corporation dans les chemins de fer et la route, China International Water & Electric (CWE) ou Power China dans l’énergie. «Nous allons donner les matières premières à la Chine, en contrepartie, la Chine va nous donner les infrastructures », a fait savoir Alpha Condé.

Dans un pays à l’économie fortement éprouvée par Ebola, confronté à la forte demande sociale et au départ des gros investisseurs, cette vision corrobore la volonté affichée du chef de l’Etat guinéen de faire de la Chine le partenaire stratégique rêvé. Nonobstant les atouts de cette coopération et les espérances qu’elle suscite, n’y a-t-il pas des raisons d’être mesuré et pragmatique ?

Des motifs de s’en inquiéter …

La colère noire des mareyeuses de Conakry remontées à bloc, il y a quelques jours, contre un réseau de chinois qui ont investi le marché de vente de poisson de la capitale, ‘’évinçant’’ ces femmes et mères de familles de leur « gagne-pain » quotidien, illustre à souhait l’inquiétude et les gros problèmes suscités par la vague de Chinois qui débarquent dans les villes et campagnes africaines. En Guinée, mis à part les coopérants et travailleurs évoluant dans les chantiers et projets officiels, ils sont plusieurs centaines de milliers de Chinois à s’investir dans les secteurs formels et informels de l’économie nationale. A Conakry, ils sont de plus en plus, visibles dans quelques hôtels et casinos de la place.

 « Petit argent, petit travail »

Réputés dans les copies et autres contrefaçons, le réseau chinois fabrique et vend tout à des prix dérisoires. « Petit argent, petit travail » ; la formule est bien connue chez-nous. Les articles et produits « bas de gammes » qu’ils injectent sur le marché local affectent la concurrence et plombent les industries, PMI et PME locales qui ploient sous les charges. C’est le fléau de la contrebande et du marché noir, du fait de la faiblesse des organismes de contrôle des normes et qualité. L’imitation des marques et la copie des modèles traditionnels, notamment dans le textile, la poterie, la cordonnerie, les œuvres d’art à laquelle ils se livrent, tuent les artisans locaux fortement concurrencés et sans défense.

La « chinoiserie » inonde nos marchés et pénalise l’industrie locale du textile. Le phénomène touche en particulier les médicaments dont 30 % en Afrique sont faux. « Les faux médicaments sont vendus comme des tomates ou des oignons sur les marchés ». Ces médicaments échappent au cordon douanier poreux ou sont fabriqués dans des cagibis sur place.

Dans le secteur de la pêche, les bateaux pirates écument nos eaux avec toutes sortes de filets, pêchent en toute illégalité et détruisent les barques et filets des pêcheurs artisanaux. Détenteurs de frigos d’infortune installés non loin des débarcadères, ils font la loi sur le marché du poisson en complicité avec des parrains guinéens. Le poisson est devenu rare et cher, au grand dam des mareyeuses et du panier de la ménagère.

En Guinée, les activistes de l’environnement pointent du doigt l’action de « Forêt forte », groupe chinois d’exploitation du bois, basé dans la région forestière. Ils reprochent également aux entreprises chinoises d’être « peu regardant » sur le respect de l’environnement, notamment dans le domaine de l’exploitation minière. Cas de la SMB avec la grogne des travailleurs, sous-traitants et populations riveraines, du GDC,  Forecariah Mining et Belzonne…

Un troc difficile à évaluer

Le système ‘’de troc moderne’’, socle du partenariat stratégique avec la formule ‘’Infrastructures contre minerais’’ engendre souvent des contrats ou conventions opaques. Difficile voire même impossible pour les Etats et leurs experts à fortiori, les activistes de la société civile, « d’évaluer réellement » la qualité du minerai, le volume extrait et exporté, la formule des prix pratiqués et ses produits dérivés, en balance avec la qualité et la valeur de l’infrastructure livrée au pays. En plus, les investissements chinois, à l’image des autres entreprises intervenant en Guinée ne s’intéressent qu’à l’extraction du minerai et à son évacuation… Rien dans la transformation sur place, pour apporter une valeur ajoutée, des revenus supplémentaires et des emplois.

Dans le domaine des mines, si on peut se réjouir de la reprise du méga projet Simandou par Chinalco, on est cependant en droit de s’interroger sur les délais allongés de sa mise en œuvre. Six (6) mois pour régler les aspects techniques et juridiques du transfert des parts. Aucune visibilité sur la nouvelle feuille de route ainsi que le montage financier pour le développement concret du projet. L’accord-cadre pour le financement des infrastructures (chemin de fer, port en eau profonde), les emplois et sous-traitance,  restera-t-il inchangé ? Et Rio Tinto, s’est-t-il éclipsé ou est-il définitivement parti du projet ?

Autre faiblesse au passif de la coopération chinoise, le peu de transfert de technologie. « Sur les chantiers, tout est piloté par les experts et techniciens chinois appuyés par une flopée d’ouvriers … Les locaux eux sont réduits à des activités de ‘’tâcherons’’ pour des traitements dérisoires et qui plus est, sans couverture ou assurance », regrette un contrôleur de travaux.

Une stratégie qui réduit de façon drastique le nombre d’emplois directs et indirects que les projets chinois offrent aux locaux. La reprise en main annoncée du projet Simandou par Chinalco doit amener les autorités guinéennes à être vigilantes et à bien réfléchir sur le cadre d’investissement, si on veut garder les 40 mille emplois directs, indirects ainsi que les infrastructures ferroviaires et portuaires prévus dans la première version du projet..

Enfin et pour certains critiques du développement durable, « l’aide chinoise bien que généreuse reste fondamentalement une aide liée, qui sert à acheter des biens et services chinois ». Tout un débat.

Ibrahima Ahmed Barry, Journaliste Consultant.

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