Iles de Loos: Fotoba ou l’île du Phare

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Iles de Loos: Fotoba ou l’île du Phare

Actuellement, les îles de Loos qui ont longtemps été des quartiers de la commune de Kaloum, sont devenues par dérogation une sous-préfecture, avec Kassa comme chef-lieu. Ce changement de statut permettra à ces localités longtemps restées enclavées de pouvoir bénéficier de certains programmes de développement au titre de la coopération décentralisée. C’est ainsi que depuis une année, un certain intérêt se manifeste par rapport à l’île de Fotoba de la part d’une équipe de volontaires composée de Guinéens et d’étrangers qui veulent aider sa population à se prendre en charge dans le cadre de micro-projets allant dans le sens du développement. Et tout cela se fait sans grand tapage…

Un peu d’histoire…

L’archipel de Loos a été « découvert » et mentionné dans leurs chroniques par les premiers navigateurs portugais qui se sont aventurés sur les côtes occidentales de l’Afrique. L’on raconte que les Bagas de Kaporo se rendaient sur ces îles pour célébrer leur culte et c’est en les voyant y transporter des idoles que les explorateurs les ont appelées « Ilhas dos idolos » (îles des idoles), qui donnera par déformation plus tard « Iles de Loos ». C’est avec l’occupation portugaise, au XVe siècle, que les Îles de Loos ont connu la traite des noirs qui prendra son essor au XVIe siècle. L’endroit a été le théâtre de nombreux événements au cours de l’histoire. Repaire de pirates, boucaniers et autres négriers, il a inspiré Robert Louis Stevenson pour son œuvre L’Ile au trésor, parue en 1883. Ses criques protégées des vents et tempêtes du large permettaient un bon mouillage aux bateaux. A partir du XIIe siècle, et pendant de longues années, les îles des Loos seront la propriété de la Couronne britannique. Ainsi, elles dépendent de la colonie de Sierra Leone (Freetown) dont de nombreux ressortissants sont d’ailleurs venus pour s’y installer. Aujourd’hui encore, la plupart des insulaires portent des patronymes à consonance anglaise (Campbell, Wright, Smith, Macauley, Colle, James…) et sont adeptes du culte anglican. Nombreux sont aussi ceux qui sont venus du Ghana et même du Nigeria, au début du XXe siècle. Ce n’est qu’en 1904, à la signature de l’Entente cordiale entre la France et l’Angleterre, que ces îles deviennent françaises en échange de l’abandon par la France de ses derniers droits de pêche à Terre-Neuve et au Labrador (le French Shore), alors sous souveraineté britannique. Les îles de Loos sont alors incorporées en juillet 1904 dans la Guinée française, une des parties constitutives de l’Afrique occidentale française (AOF). Les Français nomment Scipio O’Connor comme premier administrateur colonial des îles de Loos.

L’archipel comprend trois îles principales (Kassa, Room et Fotoba) et des îlots inhabités (Corail, Blanche, Poulet et Cabri). L’île de Fotoba ou île de Tamara forme un arc de cercle de 9,6 km de longueur, pour une largeur moyenne de 1,6 km et pour une superficie totale de 15,36 km². Située le plus à l’ouest, dans l’océan Atlantique, elle est la plus grande des îles et est le site sur lequel a été érigé le phare qui guide les bateaux depuis la Guinée Bissau jusqu’en Sierra Leone. Ce phare, que l’on peut voir de Conakry, reste le plus fort symbole de l’île. Pourtant, beaucoup d’autres sites historiques et touristiques se trouvent sur Fotoba, même s’il faut reconnaître qu’ils sont aujourd’hui, pour la plupart, en ruines ou en état de dégradation fort avancé.

Un projet intégré et à dimension humaine pour régler les problèmes de Fotoba…

Ce samedi matin, comme d’habitude, la petite équipe conduite par Pratima Frantzen est au port de Boulbinet. Objectif : Aller à Fotoba, pour y poursuivre le travail commencé depuis un an avec les habitants de cette île qui commencent sérieusement à croire qu’ils vont enfin voir le bout du tunnel, grâce aux micro-projets que ce petit bout de femme pleine d’énergie les aide à monter et à piloter. Pratima est chargée de programmes à la délégation de l’Union européenne à Conakry. Ce matin donc, grâce à elle, deux grandes cuves offertes par l’usine TOPAZ sont acheminées sur l’île. Il s’agit de permettre au village de Fotoba (c’est le chef-lieu de l’île) de stocker d’une manière plus sécurisée et plus saine l’eau de la source qui l’alimente.

Nous sommes une petite quinzaine : Xavier et son épouse Mylène, Pascal et son épouse Myriam, Piotr, le Polonais, Mahmoud, l’Egyptien, Michael, l’Américain, les jeunes bénévoles guinéens qui accompagnent Pratima (Pascal, Boniface, Joseph, Moïse, Mohamed Camara)… Tous sont venus pour voir les activités menées sur l’île et les soutenir en contribuant financièrement dans les caisses de l’association. Et chaque semaine, c’est de la même façon que les gens opèrent. Cela a permis déjà d’acheter le matériel de jardinage, de nettoyage et même d’acquérir une moto à remorque pour transporter les grandes charges.

Après une traversée de quarante minutes, nous arrivons à la petite crique qui sert de débarcadère. Nous entamons une escalade abrupte vers le village, guidés par le directeur de l’école, M. Touré Ibrahima Sory. L’homme est très content de l’action de cette ONG informelle qui travaille sans faire de bruit mais qui fait des résultats. L’île de Fotoba n’est pas aussi bien dotée en belles plages que Sorro, Room ou Kassa, aucun investisseur n’y est venu implanter un hôtel. C’est peut-être sa chance, car elle garde encore toute sa pureté et est préservée de certains fléaux qui menacent sérieusement ses autres voisines (drogue, prostitution, pollution…) Par contre l’île manque de tout. Aujourd’hui, sa population estimée à quelques centaines d’âmes, se plaint de n’avoir pas de lycée. Les enfants sont obligés d’aller à Kassa ou à Conakry après le brevet. Sinon, d’abandonner l’école.

Des femmes nous accueillent avec des chants. Organisées en association, elles se sont mobilisées pour faire le nettoyage du village. Le sentier est propre ainsi que les alentours. C’est le contrat qu’elles ont signé avec Pratima. Celle-ci a promis de les aider à condition qu’elles tiennent l’île propre : balayer et éliminer les plastiques qui jonchent les différentes parties de l’île. Ceci est réellement un fléau à Fotoba qui est envahie par les plastiques (sachets et autres emballages) venant aussi bien de Conakry que des visiteurs et même des habitants. Marie Lucienne Camara, la présidente des femmes de Fotoba, présente ses amies et annonce qu’elle a invité les présidentes des femmes des villages voisins de Rogbané et de Tamara, pour qu’elles assistent à la réunion et s’inspirent des activités menées à Fotoba.

Nous arrivons à l’école. Avec ses bâtiments en pierre de type colonial et ses toitures en tôles, elle est coquette et bien propre. L’école primaire Christian Bègue de Fotoba date de 1905. Ses responsables dont le premier, le directeur Touré, font le maximum pour qu’elle soit bien tenue. Les élèves sont sortis des classes. Les cours sont terminés. Des femmes sont affairées autour du puits. Nous visitons les potagers dont la production devra servir à la future cantine scolaire qui entre dans le cadre du projet. Les semences ont été données par Pratima.

Pratima, la bienfaitrice de Fotoba, veut une île « verte »

Nous sommes invités à prendre place dans une classe. Peintures de scènes de pêche sur le mur du fond. La salle est pleine ; les femmes du village, les hommes et un petit groupe d’élèves (garçons et filles) sont sagement installés. Comme une institutrice, Pratima écrit au tableau les points à l’ordre du jour. Tous les participants à la réunion se présentent. Des personnalités, elles aussi venues de Conakry, ont rejoint notre groupe. Il s’agit de Dr Mohamed Bérété, le secrétaire général de l’Assemblée nationale, son homologue de la Médiature de la République, le journaliste Jean Raymond Soumah, des étrangers installés à Conakry comme le Belge Dominique Weerts, directeur du Centre européen d’appui aux élections (ECES), le Congolais Francis Boueker, Pr Bobka Bamba, ancien maire en Belgique, un expert canadien, un autre Français… Le directeur de l’école de Tamara est aussi présent.

Après avoir salué le travail fait sur les trois potagers de l’école, Pratima recommande que le puits de l’école soit protégé des bêtes par une clôture et insiste sur le ramassage des plastiques sur l’île. En plus, elle annonce la bonne nouvelle que grâce à Joseph et Boniface (deux bénévoles de l’association), une société de recyclage de plastique est prête à acheter à 2 400 FG le Kg de plastique (au lieu de 1 500 FG). Des sacs ont été donnés aux villageois pour la collecte des plastiques. Cette activité génératrice de revenus est accueillie avec beaucoup de joie par les femmes qui applaudissent à tout rompre. Si aujourd’hui on ne voit plus la ferraille trainer dans l’environnement, c’est bien parce qu’il ya des marchands qui l’achètent. C’est donc autour de la propreté que tourne tout le projet sur l’île de Fotoba. Grâce à l’usine TOPAZ, l’eau des deux puits de l’île a été analysée et les résultats montrent qu’elle est polluée par des matières fécales, certainement du fait des latrines qui ont contaminé la nappe phréatique. L’industriel s’engage donc à aider à traiter cette eau. D’ailleurs, une mission de techniciens devrait se rendre très bientôt sur l’île pour installer les réservoirs et procéder à l’adduction d’eau.

Une autre activité, c’est l’alphabétisation. Pratima annonce la reprise des cours qui avaient été interrompus. Ceci permettra aux femmes de renforcer leurs capacités et de pouvoir tenir leurs comptes et gérer leur budget.

En ce qui concerne le volet du tourisme, il est demandé aux trois villages de s’investir dans le nettoyage du pénitencier qui se trouve au niveau de Rogbané. Ce lieu qui a accueilli pendant des décennies des prisonniers venus d’un peu partout de la Guinée et de la sous-région, est aujourd’hui complètement envahi par la végétation. Il n’en reste plus que quelques pans de murs, mais cela est suffisant pour en faire un lieu à visiter. Il y a aussi la partie réservée aux femmes. Le chemin menant à la jetée qui servait de débarcadère aux prisonniers est encore bien en place et grâce à la formation qui sera donnée aux guides touristiques, il pourra être intégré dans le circuit de visite. Une équipe de jeunes s’occupera de la maintenance du pénitencier. Il est encore possible de trouver des vieux dans les villages qui peuvent raconter des anecdotes par rapport à cette prison. D’autres sites comme la tombe du Wali de Gomba et le phare de Tamara sont aussi à valoriser dans ce cadre. A cet effet, il a aussi été proposé que le livre d’or du phare soit numérisé pour une meilleure conservation de ce patrimoine qui date de 1905 et qui risque d’être perdu. C’est une richesse pour toute l’île et tous les villages devraient en profiter.

Après cette réunion riche en tous points, nous voilà partis pour le village de Rogbané où nous attendaient les notables et responsables de l’école pour une autre réunion. Ils veulent suivre l’exemple de Fotoba et les mêmes recommandations leur ont donc été faites pour pouvoir bénéficier de l’appui de Pratima et de ses jeunes bénévoles. Puis, nous nous sommes rendus à Tamara, après une autre traversée en mer ; pour visiter le fameux phare. Epuisés par cette randonnée, nous avons été accueillis par le jeune musicien Sory et sa famille qui nous ont offert un repas royal. Poissons braisés, salades, cocos frais, riz gras… Un festin savouré au son des tam-tams et du balafon.

La journée a été bien remplie et de retour à Conakry, on songe déjà au week-end prochain pour aller à Fotoba.

Quelques sites à visiter à Fotoba…

Le tombeau du Waliou de Gomba (1829-1912) : Thierno Mamadou Aliou Ndiaye ou le Saint de Gomba a été enterré sur cette île. Ancien pensionnaire de la prison de Fotoba, il fut un  éminent marabout, né vers 1829 à Kâta-Mombeya (Kollaadhe). Disciple de Thierno Samba Mombeya, il poursuit ses études coraniques à Fougoumba puis à Timbo. C’est de cette ville qu’il partit pour le Sahel (Mauritanie) où il acheva son instruction. A son retour dans le Fouta, il ouvrit son école et commença à instruire. Très populaire, il s’installa à Gomba (près de Kindia) où il créa sa zaouia. Sa notoriété lui créa des jalousies auprès des almamys et des marabouts du Fouta. Accusé à tort de complicité par le pouvoir colonial pour la mort d’un administrateur français, Thierno Aliou dut s’exiler en Sierra Leone, mais il sera extradé, jugé et condamné à mort. Agé de plus de quatre-vingts ans, il mourut dans sa cellule du bagne de Fotoba, le 13 avril 1912, avant son exécution et il y fut enterré de nuit dans le plus grand secret. Son compagnon Modi  N’Dioubaïrou, le second condamné à mort, sera exécuté publiquement le 9 mai, après avoir reconnu avoir abattu le capitaine Talay en légitime défense. Sa tombe est bien gardée sur l’île.

Le pénitencier : Ancien pénitencier colonial, construit au début du XXe siècle (1905), en complément de la Prison Centrale de Conakry, le bagne de Fotoba accueillit d’abord les indigènes frappés par des peines d’incarcération de plus de 2 ans, ensuite les malades ou ceux qui étaient jugés dangereux pour Conakry. Les travaux forcés faisaient partie de la peine subie par les condamnés. À partir de 1918 jusqu’en 1958, année de l’indépendance guinéenne, ce pénitencier servit de camp pénal et de relégation pour toute la fédération de l’AOF et comptait environ 300 prisonniers venus de l’AOF et de l’AEF. Il a reçu les grands détenus de l’ex-Afrique Occidentale Française (AOF) (condamnés à plus de 5 ans). En 1945, la prison de Conakry et les locaux disciplinaires de Fotoba étaient encore les seuls bâtiments en dur de toute la Guinée. Il a accueilli de nombreux prisonniers célèbres, dont des résistants africains et des marabouts (Alfa Yaya, roi du Labé, déporté en 1911, Waliou de Gomba, Waliou de Ndama, Cheikh Ahmadou Bamba du Sénégal, Cheick Fanta Mady Kaba, Waliou de Kankan et Sékou Tibily, Waliou de Koba-Boffa…).

Ce centre de détention a aussi participé au peuplement de l’île de Fotoba, par le fait que de nombreux prisonniers ont préféré y rester après leur temps de détention, s’y sont mariés et y ont fait des enfants. D’autres détenus y ont été rejoints par leurs épouses et leurs enfants. De nombreux habitants de l’île sont des descendants d’anciens prisonniers. Le pénitencier de Fotoba sera fermé en 1957. Aujourd’hui, la végétation a complètement envahi ce qui reste de ce pénitencier et on peut y voir les ruines d’anciennes cellules.

Le Phare : C’est la véritable attraction de l’île. Construit en 1905 par l’ingénieur du nom de Thompson sur deux rochers surplombant la mer à une hauteur de près de 200 mètres d’altitude, il se trouve sur le point culminant de l’île. Édifié sur un rocher granitique dressé au sommet de l’île, le bâtiment lui-même ne fait que 10 m de haut, et c’est par un chemin escarpé qu’on y accède. C’est le premier phare du golfe de Guinée et le plus important. D’une portée de près de 1 000 marins (soit 100 kilomètres), il oriente les bateaux aux approches du port de Conakry. Il offre une vue spectaculaire sur tout le secteur. On peut le visiter. Aujourd’hui, il n’y a plus de gardien, car il marche à l’énergie solaire, mais on y trouve des bâtiments qui ont servi de logements et de bureaux au gardien puis aux militaires qui ont occupé les lieux après l’agression du 22 Novembre 1970. Un bunker y a été construit à cet effet, pour protéger l’île voire Conakry contre toute agression venant de la mer.

L’église anglicane : construite en 1870, la Paroisse Saint Jean Le Divin de Fotoba appartient au Diocèse anglican de Guinée et de Guinée Bissau, à l’Archidiaconé de Conakry. Cette église de rite anglican est la toute première construite en Guinée à partir de 1870 par les prêtres anglais. Au départ en bois elle fut reconstruite en béton à la suite d’un incendie. Elle est bien conservée.

Madina Men

 

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