INTERVIEW : S.E.M. JEAN-MARC GROSGURIN, AMBASSADEUR DE FRANCE EN GUINÉE.

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  1. Excellence Monsieur l’Ambassadeur, quelles sont vos premières impressions en arrivant en Guinée?

Je suis très heureux d’avoir été nommé en Guinée en septembre dernier. D’abord, parce que la relation bilatérale est excellente et que le capital de confiance dont bénéficie la France est élevé. Certes, il y a l’histoire et la langue communes qui rapprochent nos deux pays. C’est un élément essentiel. Mais plus récemment, la France s’est fortement mobilisée aux côtés de la Guinée dans la lutte menée contre l’épidémie à virus Ebola pendant plus de deux ans. Enfin, le «momentum » me semble particulièrement opportun : la grave crise sanitaire a pu être enrayée cet été, en septembre dernier, le climat intérieur s’est largement apaisé grâce à la relance du dialogue politique et, fin octobre, le FMI a diffusé des signaux encourageants quant aux perspectives de croissance du pays. Aujourd’hui, la Guinée a son destin entre ses mains. La communauté internationale, et la France en particulier, soutiennent les réformes courageuses lancées par les autorités guinéennes dans de nombreux secteurs. Ces réformes peuvent parfois être difficiles à mettre en œuvre mais elles sont indispensables à l’amélioration des conditions de vie de la population et au développement du pays. La Guinée a donc une carte très intéressante à jouer et c’est particulièrement motivant d’être ambassadeur dans ce contexte d’espoir.

  1. La récente visite de M. Jean-Marc AYRAULT, ministre français des Affaires Etrangères et du Développement International, s’est-elle bien passée et quel était l’objet principal de cette visite ?

La visite du ministre à Conakry s’est déroulée dans de très bonnes conditions. Comme il l’a affirmé lors de son allocution au palais présidentiel, il s’était engagé auprès du président Alpha Condé, lors de sa nomination en tant que ministre, à se rendre en Guinée. M. Jean-Marc Ayrault a souhaité que ce déplacement traduise le soutien de la République Française aux réformes courageuses engagées par le pays qui vient tout juste de se débarrasser de l’épidémie Ebola. Le meilleur symbole de ce soutien est le lancement avec le chef de l’Etat, le Pr Alpha Condé, des travaux de construction de l’Institut Pasteur, du centre de recherche clinique et de formation sur les maladies infectieuses de l’IRD/INSERM et de l’extension du Lycée Albert Camus, établissement qui scolarise plus de 65% d’enfants Guinéens. En outre, en lien avec les travaux de la COP 22 au Maroc, le ministre a fait le point avec le président, coordonnateur de l’UA pour les énergies renouvelables, sur l’identification de projets et les perspectives de développement de ces énergies en Afrique. Enfin, le ministre a pris part aux cérémonies du 11 novembre au cimetière du Boulbinet pour honorer la mémoire des combattants, de toutes nationalités, tombés au champ d’honneur. Il a pu par ailleurs rencontrer et échanger avec la communauté française et d’affaires résidente en Guinée.

  1. Y a-t-il de nouvelles priorités ou orientations dans la coopération avec la Guinée ?

Quels sont les programmes et projets guinéens actuellement suivis et soutenus par l’AFD ?

Les orientations de la France en matière de coopération se déclinent sous plusieurs facettes qui incluent principalement l’appui au développement fourni par l’Agence Française de Développement (AFD), complétée par une aide bilatérale coordonnée par le service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade.

Au travers de l’AFD, la Guinée bénéficie d’aides budgétaires destinées à accompagner les efforts du gouvernement guinéen dont la dernière, d’un montant de 15 M€, a fait l’objet d’une convention signée le 11 novembre par le ministre Jean-Marc Ayrault et la ministre guinéenne des Finances. Par ailleurs, la France, premier pays créancier de la Guinée au Club de Paris, a décidé d’apporter, au-delà d’une annulation sèche de 79 M€, un effort additionnel d’annulation de 171 M€ de dettes sous forme de Contrats de Désendettement et Développement (C2D). Le premier C2D (2013-2016) portait sur un montant total de 75 M€, et le second (2017-2020), signé le 11 juillet dernier, porte sur un montant global de 91 M€. Les secteurs prioritaires sont le développement rural, la formation professionnelle, le développement local, la santé et l’éducation.

La coopération dans les domaines de l’enseignement supérieur et de la recherche s’inscrit dans une logique de continuité et d’action intégrée autour de la question de l’employabilité des étudiants. Elle est pilotée par le service de coopération, Campus France, en liaison avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, les entreprises françaises partenaires et les structures de  recherche financées par l’aide française.

Notre pays poursuivra son activité de formation des cadres des administrations financières (Impôts, Douanes, Finances), des ministères de la Justice et de la Sécurité.

Par ailleurs, avec la société civile, l’accent sera mis sur la promotion des droits de l’homme, l’autonomisation des femmes et l’accès à l’éducation des jeunes filles, la mise en réseau des diplômés de l’enseignement supérieur français (ALUMNI).

Enfin, la France apporte son soutien aux évènements culturels, à la formation et à la promotion d’artistes guinéens à travers notamment le Centre Culturel Franco-Guinéen et l’Institut Français. L’an prochain, à partir d’avril 2017, la Guinée accueillera l’évènement « Conakry Capitale Mondiale du Livre » (CCML) de l’UNESCO. Cette opération internationale est un beau défi pour la Guinée que la France encourage et soutiendra.

  1. Vous êtes arrivé en Guinée au moment où le dialogue politique qui était bloqué depuis plusieurs mois a repris, quel rôle avez-vous joué dans ce processus, en tant que partenaire ?

Initié par le chef de l’Etat et piloté par le ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, le dialogue politique inter-guinéen a abouti à l’accord du 12 octobre. La France a participé à ce processus en tant qu’observateur international, au même titre que les Etats-Unis, l’Union européenne, les Nations Unies, la CEDEAO et l’OIF. L’apaisement du climat politique qui a accompagné ce dialogue est à mettre au crédit de l’ensemble des acteurs politiques locaux qui ont fait montre de responsabilité et de maturité. Ce processus est essentiel pour apporter paix, stabilité et développement aux Guinéens. Désormais, il importe que les dispositions de l’accord du 12 octobre 2016 puissent être mises en œuvre. En tant qu’observateur, c’est dans ce sens que nous travaillons et que nous accompagnons la Guinée.

Dans cette perspective, la France est associée aux réunions du comité de suivi de l’accord du 12 octobre.

  1. La France a été d’une grande aide pour la Guinée pendant l’épidémie du virus Ebola; comment compte-t-elle l’accompagner pour le post-Ebola ?

En effet, la France a été et demeure très active dans la lutte contre Ebola. Le président Hollande a d’ailleurs été le premier chef d’Etat à effectuer une visite à Conakry le 28 Novembre 2014, en pleine crise Ebola.

En outre, la création d’une task-force interministérielle a permis la mobilisation rapide de centaines de personnels français (opérateurs, experts, militaires, agents de la sécurité civile, personnels soignants…), basés en France ou au sein de l’Ambassade de France à Conakry, pour combattre le virus. Au total, la contribution de la France s’est élevée à 158 millions d’euros sur 2014 et 2015. S’agissant de la relance post-Ebola, le soutien de la France est aujourd’hui effectif et représente près de 150 millions d’euros.

Enfin, l’Institut Pasteur et le centre de recherches cliniques de l’IRD/INSERM, dont les travaux de construction viennent d’être lancés, permettront de pérenniser le secteur de la formation et de la recherche biomédicale guinéenne et d’améliorer le système de santé pour mieux lutter contre les maladies infectieuses en Afrique subsaharienne.

  1. Peut-on parler d’accroissement de la présence des investisseurs français en Guinée, depuis la fin d’Ebola?

Il est encore un peu tôt pour dégager une tendance mais certains signes macroéconomiques sont encourageants notamment en ce qui concerne les perspectives de croissance de plus de 5% en 2016 après deux années difficiles. En outre, les réformes mises en place par le ministre de la Justice vont dans le bon sens car elles sont susceptibles de favoriser un meilleur climat de confiance chez les investisseurs et entrepreneurs. Toutefois, l’arsenal législatif et réglementaire élaboré récemment doit être appliqué concrètement pour pouvoir produire les effets bénéfiques escomptés sur l’environnement des affaires.

Dans ce contexte, la France encourage les entreprises françaises présentes en Guinée (Bolloré, Air France, Orange Guinée, Société Générale et BNP Paribas, Total, Veritas, Castel, Laborex, SMB etc.) ou dans la sous-région à consolider leurs positions. Par ailleurs, la visite du MEDEF à Conakry en mai dernier traduit la volonté d’approfondir nos relations économiques avec la Guinée et de construire des partenariats nouveaux.

D’ores et déjà, dans le secteur aérien, il convient de noter l’arrivée de la compagnie Aigle Azur qui effectue depuis fin octobre trois rotations par semaine sur A320 (Orly-Bamako-Conakry). Dans le secteur de l’énergie, sur appel d’offres de la Banque mondiale, Véolia a remporté un contrat pour la gestion d’Électricité De Guinée et Alstom pour le dispatching électrique, tandis que Solveo et Tryba Energy construisent des centrales solaires. Dans le domaine des NTIC, Tactis a contracté avec l’Etat guinéen pour le contrôle des travaux de 4 000 kms de fibre optique déployés par le chinois Huawei. Dans l’hôtellerie, le groupe français Batipart prévoit d’ouvrir très prochainement un hôtel de la chaîne ONOMO. Dans le secteur agro-alimentaire, la société Nutriset examine les conditions d’implantation d’une unité de production industrielle de compléments nutritionnels à base d’arachide pour lutter contre la mal nutrition infantile et maternelle.

Ces quelques exemples sont révélateurs des nouvelles opportunités qu’offre la Guinée et d’une dynamique positive qui peut s’amplifier dans les mois qui viennent, si les conditions sont réunies.

  1. La coopération culturelle et scientifique est un axe très fort des relations entre la Guinée et la France, sera-t-elle renforcée ? Dans quels domaines particuliers ?

S’agissant de l’enseignement supérieur et la recherche, le service de coopération de l’ambassade de France est engagé dans une logique d’aide à la structuration des filières locales existantes et au développement de nouvelles filières notamment pour améliorer « l’adéquation formation-emploi », notamment dans les secteurs des mines, télécommunications, agriculture et santé. Notre coopération cherche également à promouvoir la mobilité étudiante dans le cadre d’accords de coopération interuniversitaire en vue de dépasser la simple mobilité individuelle et de rapprocher les universités guinéennes et françaises autour de partenariats académiques et de projets conjoints. Un des principaux objectifs est aussi de valoriser l’aide à la formation de formateurs et d’enseignants chercheurs par le biais du programme de bourses du gouvernement français. A noter également que la plateforme « Alumni » représente un outil pertinent pour faciliter les contacts entre les ressources humaines qualifiées et les entreprises.

  1. Y a-t-il une stratégie pour aider le patronat guinéen auprès des investisseurs français ? Quel rôle le CCEF peut-il jouer auprès du patronat guinéen ?

Il y a plusieurs organisations patronales en GUINEE. Les investisseurs français ont des contacts réguliers avec celles-ci, en tant que de besoin et sur des sujets sectoriels. Pour gagner en visibilité et cohérence, ces organisations pourraient avoir intérêt à se regrouper en une seule organisation unique et représentative, à l’image de celle du MEDEF en France.

  1. Le terrorisme est aujourd’hui une question qui touche tous les pays de l’Afrique de l’Ouest ; la France accompagne-t-elle la Guinée dans l’élaboration et la mise en œuvre des stratégies de lutte contre ce phénomène ?

Dans ce domaine, les actions menées notamment auprès du ministère de la Sécurité mettent l’accent sur la formation ponctuelle ou continue des ressources humaines et le renforcement des capacités. Au cours de l’année 2017, plusieurs formations sont programmées au profit des forces de police et de gendarmerie guinéennes dans le domaine de la lutte contre le terrorisme (prévention, analyse, intervention dans le cadre d’un attentat…). Par ailleurs, s’agissant des forces de police, la France a nommé en octobre dernier un expert technique chargé de la formation au sein de l’Ecole de Police guinéenne chargé de la formation des agents.

  1. Dans la lutte contre l’immigration clandestine aux conséquences le plus souvent dramatiques pour les nombreux candidats, quelles sont les mesures prises pour aider un pays comme la Guinée à retenir les jeunes au pays ?

La France affecte depuis de nombreuses années un expert technique international aux côtés des services chargés de la lutte contre l’immigration irrégulière au sein de la police nationale. Cet expert organise ou dispense lui-même un certain nombre de formations notamment dans le domaine de la fraude documentaire. Il intervient également dans le secteur de la sûreté aérienne en relation étroite avec les autorités guinéennes locales.

S’agissant de la jeunesse, elle représente l’avenir de ce pays qui dispose de nombreux atouts (ressources hydrauliques, énergétiques, minières, agricoles, halieutiques, touristiques…).

En tout cas, je suis convaincu que la dynamique engagée actuellement peut contribuer à redonner, si elle se poursuit et s’amplifie, de l’espoir et des perspectives de vie et de travail harmonieuses pour la jeunesse de ce pays.

 

Interview réalisée Novembre 2016 /Madina Men

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