TIBOU KAMARA, ancien ministre :

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TIBOU KAMARA, ancien ministre : « On peut servir son pays sans être à un poste de responsabilité. Le plus important, c’est de remplir son devoir »

Madina Men a rencontré l’ancien ministre d’Etat sous la Transition, M. Tibou KAMARA, de retour à Conakry depuis quelques semaines, et dont la présence suscite de nombreux commentaires dans la capitale guinéenne. Il livre ici ses réflexions sur la situation d’ensemble du pays, notamment depuis la relance du dialogue politique initié par la rencontre du président Alpha Condé avec le chef de file de l’opposition Cellou Dalein Diallo.

1- Quelles grandes lignes retenez-vous des leçons d’un « exil forcé » ?

Merci pour cette opportunité que vous m’offrez ! C’est vrai que ça fait un bout de temps que je n’étais pas en Guinée. Vous abordez un sujet très délicat qu’est l’exil. L’exil est une chose que je ne souhaite à personne, parce que c’est une épreuve difficile. S’éloigner de son pays, de ceux qu’on aime et qui nous aiment également ; mais en même temps, je pense que c’est une expérience, parce qu’elle nous permet de nous connaitre nous-mêmes et de connaitre nos amis, d’avoir une meilleure idée de la vie. Donc, je dirai que c’est une expérience que je n’ai pas souhaitée mais elle m’a été utile dans ma vie, dans mon parcours. Cette étape de ma vie m’a enrichi et m’a apporté plus de maturité, qui sera essentielle pour la suite de mon avenir et de ma vie.

2- La situation sociopolitique de la Guinée se dirige vers la décrispation. Avec quel œil l’observez-vous, et quel rôle jouez-vous ?

Malheureusement, du fait qu’on n’a pas pu dépasser les méfaits des compétitions électorales, le premier mandat du Pr Alpha Condé s’est caractérisé par une série d’épreuves et une situation de crises qui ont affecté durablement la paix sociale et ont perturbé d’une certaine manière le bon déroulement de ce mandat. Maintenant, il y a eu les élections en 2015, que lui-même a placées sous le signe de l’apaisement, de l’ouverture et de la main tendue. Ce qui a permis de renouer le dialogue avec les acteurs qui étaient absents du pays, de discuter avec l’opposition traditionnelle, et aujourd’hui, je pense que l’esprit de consensus qui a toujours animé les Guinéens, l’esprit du progrès, ont été déterminants. On ne peut que s’en réjouir, se féliciter, encourager chacun à continuer, afin que cette dynamique soit maintenue. Nous devons tous faire en sorte que la paix règne dans ce pays. Je suis convaincu que la paix est une aspiration profonde de tous les Guinéens. Chacun de nous a contribué au processus démocratique qui est en cours, parce que nous sommes convaincus que la démocratie est irréversible en Guinée. Je sais qu’à partir de là, on peut parler de Guinéens nouveaux et de Guinée nouvelle. Pour ma part, je suis ami au chef de file de l’opposition et en même temps j’ai des relations étroites avec le président de la République ; je ne peux, du coup, rester indifférent à une entente qui peut survenir dans la conduite pour une bonne gestion de ce pays et finalement pour une cohabitation parfois difficile qu’impose la démocratie. C’est un devoir patriotique envers le Pr Alpha Condé, également envers le chef de file de l’opposition, Cellou Dalein, afin d’apporter ma petite pierre à l’édifice de la construction de cette nation.

3- Le programme du FMI vient d’être bouclé pour la première fois dans l’histoire de la Guinée, alors que l’opposition poussait la gestion du président Alpha Condé au vitriol. Quelle lecture faites-vous de cet état de fait ?

Nous savons qu’il n’y a pas de gestion parfaite et c’est pourquoi d’ailleurs, le rôle de l’opposition dans une démocratie est essentiel et se résume à celui de critiquer, de proposer. A mon avis, l’opposition joue son rôle en attirant l’attention des gouvernants sur ce qui ne marche pas dans le pays et approuve ce qui marche. Donc, je pense qu’il est évident que le président Alpha CONDE a dit qu’il y a beaucoup d’habitudes et de pratiques dans l’administration et dans la gestion financière et économique de notre pays qu’il vaille nécessairement changer. Si après des mois de sacrifices et d’efforts des populations, l’opposition affirmant que la restriction budgétaire et la discipline des dépenses publiques affectent négativement le pouvoir d’achat, la qualité de vie de la population, si tout cela aboutit à un résultat, à de meilleures perspectives pour le pays, on ne peut que rendre hommage aux populations et féliciter le gouvernement d’avoir respecté la discipline qui a été imposée pour rétablir les comptes publics.

4- Vos rapports avec le président Alpha Condé se sont améliorés ces derniers temps. Peut-on parler de retour de Tibou Kamara, eu égard à son expérience dans les affaires ?

Nous avions des relations personnelles et très étroites avec le président Alpha Condé avant son arrivée au pouvoir. Mieux, le Pr Alpha Condé, comme bien d’autres dans l’opposition, défendait des valeurs démocratiques pour une Guinée unie et prospère. Dans cette perspective, la presse était aussi engagée dans ce même combat pour la démocratisation de notre pays. Notre joie la plus parfaite a été de voir le Pr Alpha Condé au firmament de sa gloire, après tant d’années de combat, de patience et de sacrifice. Ma conviction profonde est que chaque citoyen peut servir son pays de plusieurs manières. C’est vrai, le pays a eu besoin de moi à une certaine époque, compte tenu de mes compétences, de ma disponibilité. Seulement, je voudrais lever une équivoque, on peut servir son pays sans être à un poste de responsabilité. Le plus important, c’est d’être conscient de ses droits de citoyen et surtout de remplir son devoir vis-à-vis de son pays.

5-La médiation guinéenne dans le conflit sénégalo-gambien ; comment vous y êtes-vous pris pour venir à bout du différend ? 

Il faut savoir que j’ai des liens personnels, des liens de famille avec le président de la Gambie et en plus, ce pays partage son unique frontière avec le Sénégal. Malheureusement, des tensions règnent entre ces deux pays et la Guinée entretient des relations commerciales avec ces deux pays. Il est évident que ce qui touche ces deux pays touche aussi la Guinée. Le président Alpha Condé a estimé qu’il doit s’impliquer pour faciliter le dialogue entre ses deux frères et amis. Cette implication personnelle du président Alpha Condé a permis de faire entendre le droit, d’un côté comme de l’autre, pour l’ouverture de la frontière. Il faut respecter l’intangibilité des frontières prônée par la Commission de l’Union africaine, qui nous oblige à reconnaitre à chaque pays le droit de souveraineté. Mais, le devoir de chaque Africain devrait être de participer à l’instauration de la paix et de la cohésion sociale en Afrique.

6- A l’instar de votre rôle dans le rapprochement entre Alpha et Cellou, peut-on s’attendre à une initiative de votre part entre Bah Oury et Cellou Dalein ? Qu’en est-il du différend entre le général Sékouba Konaté et le Pr Alpha Condé ?

Je vous fais une confidence, j’ai eu à discuter avec Bah Oury, qui a eu un parcours salutaire dans l’instauration de la démocratie dans notre pays. Il est regrettable que la famille UFDG connaisse des secousses à l’interne, surtout que je me souviens, dans mon exil, avoir eu des échanges fructueux avec Bah Oury, à Dakar. Au-delà des considérations des uns et des autres, je mets plus en avant les valeurs cardinales qui ont toujours lié Bah Oury et Cellou Dallein Diallo ; deux hommes, que j’ai eu à côtoyer. Le président doit nécessairement, en tant que leader de parti politique, s’imposer un effort interne d’unité. Je dis toujours qu’on commence par rassembler sa propre famille avant de rassembler les autres. Il est clair qu’il y a eu des divergences profondes, mais il est aussi clair, compte tenu du passé qui les lie, des valeurs qu’ils ont défendues ensemble, qu’on ne peut pas exclure un rapprochement et une possibilité de se retrouver à nouveau autour d’un idéal, qui est celui de défendre d’abord l’UFDG et pour le triomphe des valeurs de la république et du citoyen. Donc, moi, partout où je peux contribuer à l’union des peuples et au rapprochement des hommes, c’est avec beaucoup d’honneur que je le ferai, avec grand plaisir. Il est évident, dans le parcours des états comme des hommes, il arrive un moment de mal compréhension, de malentendu, mais lorsqu’on est liés par des engagements forts, il est évident qu’on arrive à s’entendre un jour.

Le général Sékouba Konaté, pour sa part, lorsque le pays l’a félicité pour avoir conduit la transition qui a permis au Pr Alpha Condé de devenir le président de la République, chacun à suivi ; c’était tout un symbole. Lors de la passation de service, il a fait le garde-à-vous d’honneur pour dire désormais qu’il lui cède sa place, mais lui renouvelle sa disponibilité. Depuis, il a été nommé à un poste à l’Union Africaine, et même si parfois le contact n’est pas établi aussi souvent, je ne pense pas qu’on puisse parler de conflit ouvert et les relations sont ce quelles devraient être. D’une part, un homme qui a servi son pays avec dévouement et engagement et de l’autre quelqu’un qui a assuré le relais, et qui à sa façon contribue à faire l’histoire de ce pays. Ce que je peux dire de façon claire et nette, il n’y a pas de nuage dans leurs relations, mais il est évident que chacun a sa conviction pour l’intérêt du pays.

7- Vos relations avec les medias guinéens ; une distance qui ne dit pas son nom ?

Je suis toujours considéré avant tout comme étant journaliste. Comme vous le savez, on ne cesse jamais d’être journaliste et d’ailleurs on dit très souvent que le journalisme mène à tout, l’essentiel c’est de s’en sortir. Je ne suis pas peu fier d’avoir été journaliste. Je dirai que c’est l’étape de ma vie à laquelle j’ai été le plus fier, puisqu’on a mené des combats ensemble, pour les libertés et les droits dans ce pays et tout ce qu’on a été par la suite, c’est justement a la faveur de cet engagement dans la presse, pour la cause nationale. Et tous les journalistes, aussi bien ceux qui aujourd’hui sont dans les rédactions que les patrons de presse, nous échangeons souvent et chaque fois que j’ai été sollicité par les uns et les autres, j’ai répondu favorablement, quels que soient par ailleurs les engagements, parce que je connais le rôle et la place de la presse dans une société démocratique et j’admire le travail remarquable que les journalistes guinéens font dans un contexte qui n’est  pas toujours facile et avec des moyens qui sont souvent limités.

8-Le futur de la Guinée se jouera avec les réussites d’aujourd’hui. Cependant le pays patauge encore dans la misère et l’incertitude. Quelle approche de solutions préconisez-vous ?

La situation de la Guinée interpelle chaque Guinéen. Alors, chacun fait le constat de cela, du décalage entre les ressources du pays et le niveau de son développement, mais chacun a aussi son explication. Moi, je pense que le plus important aujourd’hui, c’est que nous nous mobilisions pour gagner le pari et le défi de l’avenir, parce que celui de l’histoire par nos illustres devanciers a été quand même gagné, ce pari. Puisqu’ils ont conduit notre pays à l’indépendance ; chacun de nous est fier des conditions dans lesquelles nous avons accédé à l’indépendance ; c’était dans une ferveur nationale, dans un élan patriotique qui n’a pas été égalé jusqu’à nos jours ; c’était dans l’union des cœurs, de tous les esprits de ce pays et malheureusement, les années qui ont suivi cette union sacrée, ce pacte national a été rompu par les épreuves politiques, par les vicissitudes de l’histoire et aussi toutes les douleurs qui jalonnent notre histoire. Donc, je pense que nos échecs  d’hier, nos frustrations d’aujourd’hui peuvent constituer une formidable force, mais pourvu que nous soyons dans un leadership de créer, dans une vision claire et dans une méthode partagée par tous, parce qu’il est vrai que l’exemple vient d’en haut, mais s’il n’y a pas d’adhésion à la base, on ne peut non plus parvenir à rien. C’est pourquoi la décrispation dont vous parliez au début, qui permet de mutualiser les efforts et de mettre en commun les talents de notre pays, pour moi, cette décrispation est le début d’une véritable renaissance dans notre pays, parce qu’on ne peut rien faire dans la désunion, ni dans la division. Il est temps maintenant que les Guinéens regardent dans la même direction, unissent leurs efforts pour avoir enfin droit à ce grand destin.

9-Nous avons, aujourd’hui, des journalistes qui créent des partis politiques. Etes-vous du même avis que ceux-ci ?

Par principe, chacun a le droit de militer dans le parti de son choix  ou de se lancer en politique, s’il estime que c’est la meilleure voie de contribuer au progrès de son pays et de se faire entendre dans le débat public.  Je n’ai pas de jugement particulier sur une telle question, mais ce que je regrette, c’est la multiplication des partis politiques, l’éclatement du débat démocratique dans notre pays, alors que dans une certaine discipline, on peut donner une meilleure image de la démocratie et de la pratique de la politique. Je dis souvent qu’il vaut mieux être grand dans un grand parti que second dans un petit parti.

10-La jeunesse guinéenne rêve. Elle a plus que jamais besoin d’orientation par une vision nette. Quel boulevard ouvrez- vous pour elle ?

Quand je regarde aujourd’hui le paysage humain de notre pays, sincèrement je suis très heureux et fier de constater que les jeunes sont de plus en plus conscients de leurs devoirs de leurs droits et s’engagent ouvertement dans vie publique, que ce soit dans les medias, la politique ou dans la société civile ; ils montrent une génération plus ambitieuse que celles qui l’ont précédée. Cette jeunesse consciente et ambitieuse est l’espoir pour la relève qui se dessine à l’horizon. Elle constitue un recours par rapport au pessimisme ambiant que le pays connait parfois. La jeunesse, c’est l’avenir, l’espoir, surtout quand elle s’implique dans le processus de décision de sa nation. Car, ils étaient un peu à l’écart et ne s’engageaient pas trop dans l’action publique. La jeunesse est déjà sur le chemin de l’avenir et il est évident  qu’elle aura son mot à dire aujourd’hui et encore plus demain, lorsqu’elle sera en situation réelle de responsabilité.

Madina men

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