Honorable Amadou Damaro CAMARA

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Honorable Amadou Damaro CAMARA, président du groupe parlementaire RPG-Arc-en-ciel : « …L’opposition croit que quand il y accord politique, on pourrait le mettre au-dessus de la loi votée par l’Assemblée Nationale. »

Amadou Damaro CAMARA, aborde dans cette interview plusieurs questions importantes dont les rapports entre le parlement et le Premier Ministre, la loi électorale et l’Etat de droit.

Bonjour, Honorable Damaro.  Vous êtes député du RPG-ARC-EN-CIEL ; quelle lecture faites-vous de la situation socio-politique en Guinée ?

Le professeur Alpha Condé est venu au pouvoir sous le label du changement ; et pour un changement qualitatif, il faut avoir conscience du passé. La Guinée a un passé fait de gloires et de douleurs dont il faut être conscient et agir en toute connaissance de cause. Le changement c’est  aussi la connaissance du présent. En cette phase de construction de notre Nation, c’est la volonté clairement exprimée de vivre ensemble qui est le plus important. Le changement, c’est encore une vision de ce que nous voulons faire de notre avenir. C’est vrai que c’est Dieu qui détermine l’avenir, mais ce sont les actes posés par les hommes qui en constituent le fondement. On peut analyser cette situation sur tous les plans. Selon qu’on veuille faire de la politique politicienne ou se situer dans un cadre plus objectif. Nous sommes à la phase de la construction de l’Etat et à celle  de la démocratie. Mais on croit souvent que c’est la démocratie qui doit précéder l’Etat, or il n’y a pas de démocratie sans Etat fort. La démocratie n’a pas de prison, ni de police, ni d’armes. Elle puise son fondement dans la force de l’Etat. Nous avons à reconstruire l’Etat guinéen, rétablir l’autorité de l’Etat. Donc qu’on ne demande pas à ce que la Guinée soit, après six (6) ans, comme le Danemark.  Trente (30) ans après cette année, on sera encore en train de construire la démocratie, en espérant qu’entre temps on aura un Etat fort. Et il faut que nous, politiciens, fassions attention pour maintenir le tissu social fort, cohérant, pour ne surtout pas le rompre. Heureusement que les Guinéens ne nous ont pas entièrement suivi, nous les politiciens, ils continuent de se marier entre eux, de faire leurs baptêmes ensemble, d’enterrer leurs morts ensemble etc.

Nos routes sont partout dégradées à ce jour ; que fait le Fonds d’entretien routier (FER) pour remédier à cet état de fait ?

Nous sommes une économie très tributaire des matières premières. Et souvent, on fait l’erreur de nous comparer à la Côte d’Ivoire. Quand on fait un troisième pont, c’est qu’on a déjà un premier et un deuxième. Le Fonds d’entretien routier tire ses ressources de l’activité économique. C’est une chaine ; ce sont des choses qui se tiennent. Les travaux ne se font pas avec la volonté publique ou le bon vouloir d’un individu. Les travaux se font avec de l’argent ; c’est ce qu’on nous paye sur le carburant ou  sur telle et telle activité. C’est un peu des taxes indexées qui vont là-bas. Quand l’activité économique est en baisse,  en berne ou au ralenti, naturellement, on n’aura pas les ressources pour faire les travaux. J’avoue que nous avons un besoin d’amélioration de la gestion du peu dont nous disposons ou que nous gagnons, pour que les choses aillent mieux.

Le débat est houleux dans l’hémicycle, d’après certains échos ; quelles sont les innovations de votre groupe parlementaire et quel est aujourd’hui l’impact de ces innovations sur la vie de la Nation ?

Premièrement, nous avons initié d’appeler le Premier Ministre ; nous l’avons reçu, accompagné de ses trois ministres chargés du secteur économique. Le ministre du Budget, la ministre des Finances et celle du Plan. Nous lui avons dit ceci : ‘‘Nous n’allons pas continuer à faire passer les budgets avec la même nomenclature d’il y a vingt (20) ans.’’ Nous avons exigé que désormais, l’Assemblée Nationale participe aux conférences budgétaires. C’est-à-dire qu’en amont de l’élaboration du budget, le parlement va être partie prenante de tout le processus de conception et d’exécution des budgets. Nous avons demandé à ce qu’on trouve les moyens pour payer la dette intérieure qui est élevée aujourd’hui de l’ordre de 14 à 15.000 milliards de Francs guinéens. Nous allons proposer qu’on libère des titres aux détenteurs de créances sur l’Etat qui vont à leur tour aller les faire refinancer auprès du système bancaire. Ce qui va donner non seulement des ressources au système bancaire, mais aussi des ressources aux PME créatrices d’emploi, créatrices de richesse et créatrices donc de croissance, qui va relancer l’économie à l’intérieur. Ça ne sert à rien de faire des budgets, de les voter, quand le département ne peut même pas décaisser 30% ; nous allons l’exiger.

Deuxièmement, nous allons nous attaquer cette année à cette prolifération des universités privés qui forment toujours ces fameux sociologues ou hommes de droit qui remplissent nos rues, mais qui ne servent à rien pratiquement ; ils ne  peuvent même pas se nourrir. Et ensuite, j’ai fait une petite comparaison, l’Etat de Géorgie, dans lequel je vis au Etats-Unis, a comme par hasard les mêmes population et superficie que la Guinée ; ils ont 45 universités et instituts supérieurs. Rien que Conakry a une cinquantaine sans budget, des universités qui sont construites par des fondateurs qui ne savent même pas lire. Donc, le but est purement commercial. Une université est jugée par l’employabilité de ses sortants ; il n’y a pas une seule université ici dont les sortants sont employés même à un 1 %. Des facultés de médecine qui n’ont même pas de laboratoires de physiologie ou d’anatomie. Nous ne pouvons pas continuer à financier, à hauteur de 30 millions d’Euros par an, ces universités privées, pendant que nos universités publiques peinent à avoir une couche de peinture sur leurs murs.

Troisièmement, je revenais de Madagascar, le 15 juillet ; je survolais le Mali qui est aujourd’hui pratiquement une zone forestière, à cause du reboisement. Et tout le monde sait qu’il tombe plus de pluie à Conakry au seul mois d’août qu’il n’en tombe au Mali pendant toute l’année. Cependant, le Mali est en train de se constituer une forêt ; tandis que nous, on est en train de perdre même nos savanes, en plus de nos forêts. Nous demandons qu’il y ait une politique budgétaire désormais pérenne en la matière, pour sauvegarder au moins nos sources d’eau. En plus, nous avons aujourd’hui nos ambassades qui, pratiquement, sont la risée des pourvoyeurs de services d’utilité dans les pays où elles sont présentes. On ne peut pas imaginer qu’on donne 10 mille Dollars à une ambassade comme budget trimestriel. Ou on en ferme pour n’avoir que quelques-unes auxquelles on donne les moyens pour mieux travailler, ou on donne suffisamment de moyens aux ambassades. Voici quelques programmes que l’Assemblée Nationale doit prendre à bras le corps cette année.

Est ce qu’il y a des propositions à votre niveau pour une nouvelle loi électorale ou bien comptez-vous amender celle de la transition ?

Les lois de la CEDEAO nous interdisent de toucher aux structures organisatrices des élections et aux lois électorales six (6) mois avant les scrutins. Et le gouvernement est en train de faire un code des collectivités locales ; ce qui est une innovation. Depuis Sékou TOURE, on n’a plus fait des élections dans les quartiers. Les dernières communales datent de 2005 et il y a eu des nominations dans  les quartiers. Avec tous ces paramètres existants, c’est sûr qu’il y a un besoin de toilettage.

Plus d’un analyste politique pense qu’au mépris des lois de la République, le pouvoir et l’opposition s’obstinent à trouver des arrangements qui les rattrapent dans les différentes crises politiques. Votre commentaire à ce propos.

Je suis dans la même logique. Pendant la transition, cela peut se comprendre. Donc, ça ne peut être que des consensus avec la classe politique pour avancer. Mais à partir du moment où on est président de la République, on doit avoir comme projet de société la réconciliation. L’opposition continue à avoir la culture de la transition, et clame le dialogue. C’est pour cela on pense parfois que c’est Damaro le problème, parce que je ne veux pas, au nom de la paix sociale, au nom de l’apaisement, qu’on dise qu’on concocte des lois par des politiciens autour d’une table et qu’on amène aux députés. Quels que soient les accords à l’Assemblée Nationale, on fait des propositions ; un vote par oui ou non est suivi d’un texte. Il y a toujours l’opposition qui ne comprend pas, elle croit que, quand il y accord politique, on pourrait le mettre au-dessus de la loi votée par l’Assemblée Nationale. Le problème se trouve au niveau de lecture que nous avons des accords et des lois.

Des citoyens se font abattre lors des manifestations, on a compté plus de soixante-treize (73) depuis que vous êtes arrivés au pouvoir. Les prisons regorgent de plusieurs dizaines de détenus sans jugement. Qu’en est-il de l’Etat de droit ?

J’avoue que la justice guinéenne peine à rassurer les innocents. Il y a beaucoup d’avancées et  beaucoup de choses restent à faire. Je l’ai dit, même pendant le vote du code pénal, au Ministre de la justice, que la justice rend les verdicts en fonction de la poche du justiciable ou en fonction de son appartenance politique ; et cela doit prendre fin. Malheureusement, ce n’est pas par décret qu’on change les verdicts ; on a rehaussé de manière significative leurs salaires, mais encore la corruption est toujours là.

Votre mot de la fin.

Je vous remercie de m’avoir accordé cette interview pour mieux informer les Guinéens ; cela va dans le cadre du renforcement du tissu social, pour faire de la Guinée une Guinée pour tous.

Propos recueillis par Mohamed Lamine KEITA et Naby Zakaria TOURE 

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