Fadi Wazni, chef d’entreprise, diplomate

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« Je suis un entrepreneur, pas un homme d’affaires »

 Fadi Wazni dirige plusieurs entreprises en Guinée, au Liban et en Afrique de l’Ouest. Ce Libano-guinéen est aussi le consul honoraire des Pays-Bas en Guinée. Entretien.

 Madina Men : Qui est Fadi Wazni ?

Fadi Wazni : Un entrepreneur. Vous savez, l’entrepreneur n’est pas un homme d’affaires. L’homme d’affaires est un homme d’opportunités, l’entrepreneur est un bâtisseur. L’homme d’affaires peut tout de suite plier bagages et partir ailleurs, pas l’entrepreneur. Je suis issu d’une famille d’entrepreneurs, nos activités et nos efforts créent de la richesse, naturellement répartie. UMS est en Guinée depuis 21 ans, WAZNI HOLDING au Libéria depuis 1960. Entreprendre c’est créer, durer et qu’il y ait une répartition équitable entre les acteurs économiques : l’investisseur, le personnel, l’État et les collectivités. Dans UMS, 60 % de nos équipements appartiennent à nos employés.

 Vous êtes à la tête de la holding familiale WAZNI et vous dirigez plusieurs entreprises au Liban, en Guinée et dans d’autres pays de la sous-région.  Expliquez-nous brièvement cette success story ?

 Ce n’est pas de la génération spontanée ! C’est difficile de parler de success story, je dirais plutôt qu’il s’agit d’une continuité. Car c’est une longue histoire. Ma famille est présente en Afrique de l’Ouest depuis un siècle. Nous sommes arrivés en Sierra Léone dans les années 1920, puis au Libéria dans les années 60 et enfin en Guinée il y a 21 ans. En Afrique je ne fais que suivre la voie familiale qui a été tracée dans l’entreprenariat. Au Libéria, par exemple, nous avons été dans les années 70 les pionniers dans beaucoup d’activités, telle que l’extraction de grumes dans les forêts. Nous avons fait des plantations, des industries de plastique, des industries du bois – qu’on exportait d’ailleurs vers la Guinée. Ensuite, nous sommes venus dans ce pays en 1995 et nous y avons trouvé des opportunités.

Quelles sont les entreprises que vous dirigez en Guinée ou dans lesquelles vous êtes actionnaire et dans quels domaines opèrent-elles ?

L’entreprise familiale c’est United Mining Supply (UMS), que je dirige en tant que directeur général. Ensuite, j’ai initié et créé la Société minière de Boké (SMB). Avec la compagnie corollaire qui s’occupe du port, Winning Africa Port (WAP), elle forme le consortium SMB-WAP dont je suis actionnaire et président du conseil d’administration. Aujourd’hui nous constatons le succès de la SMB mais ça fait très longtemps que je peine pour y arriver. Pour la SMB nous avons choisi un engagement progressif et à terme ce sera un investissement significatif. Je suis aussi le président du conseil d’administration de SDV LOG, qui s’occupe de logistique. Dans cette société je suis en partenariat avec le groupe Bolloré. En 2005 j’ai fondé AMC (Alliance Mining Commodities), une société minière qui fait dans la bauxite avec des partenaires australiens. Nous avons beaucoup investi et j’ai naturellement été dilué petit à petit. Ce qui fait qu’actuellement je détiens moins de 9 % des actions. On a dépensé 40 millions de dollars pour développer AMC mais on n’arrive toujours pas à la phase de la production, car les défis logistiques sont complexes du fait de l’éloignement du gisement. On a aussi une filiale TMH (The Mining House) dans la distribution de produits miniers et dans la construction.

Vous êtes le premier Guinéen à diriger le conseil d’administration d’un consortium minier, à savoir la SMB-WAP. Comment êtes-vous arrivé à vous hisser à ce poste ?

D’abord, j’ai été l’initiateur du projet et j’ai tiré les leçons du passé. Auparavant j’avais initié un projet minier dans lequel je n’avais pas défendu mes positions, de manière ferme, du fait de moyens financiers et techniques limités. J’ai donc été logiquement écarté de tout ce qui était exécutif. Le projet SMB m’est arrivé à un moment de maturité du point de vue managérial et de la crédibilité auprès des établissements financiers. Je suis venu en tant que partenaire véritable. J’ai mis des moyens financiers importants à la disposition du projet au stade élémentaire et j’y ai aussi mis une certaine compétence, mais plus que tout nous avons apporté le savoir-faire remarquable des équipes de UMS.

Combien d’employés compte l’ensemble de vos sociétés en Guinée ?

L’ensemble des entreprises dans lesquelles nous travaillons compte environ 3 500 employés. Mais avant 2017 nous en aurons près de 5 000.

Comment arrivez-vous à manager toutes vos entreprises ?

Des entreprises bien plus grandes sont  très bien managées ! Il y a des principes simples de délégation, d’organisation et de contrôle. UMS par exemple est certifiée ISO 9001 pour l’ensemble de ses activités, et le système nous permet de manager avec une forme sûre de qualité et de conformité.

 Outre la formation théorique, quelles sont les aptitudes que doit avoir un bon manager et que doit-il attendre de ses collaborateurs et autres travailleurs ?

Le bon manager est celui qui sait tirer le meilleur parti de ses collaborateurs. Il ne s’agit pas de les formater mais de valoriser leurs aptitudes et leurs points forts. En Guinée nous ne manquons pas de talents, mais il faut savoir les utiliser. Des collaborateurs guinéens sont partis faire mes installations à l’étranger, comme au Niger ou en Sierra Léone. Pour un bon manager, le point le plus important dans la sélection des cadres c’est la moralité. Les principes d’éthique, de morale, de respect et de discipline sont les lignes directrices. Pour le reste nous pouvons former la personne et elle peut apprendre, mais il faut qu’elle ait des valeurs comme celles que nous cultivons dans l’entreprise. Ce sont l’honnêteté, la loyauté et la sincérité envers l’entreprise. Ce sont des valeurs indispensables pour la réussite de l’entreprise.

Vous êtes d’un abord facile, vous êtes affable envers vos employés et cependant, dit-on, vous ne transigez pas sur les principes et sur l’obligation de résultats. Un patron moderne, en somme. Est-ce une option délibérée ou votre nature ?

Chacun a son propre caractère. L’entreprenariat est une voie difficile, il faut y mettre beaucoup d’efforts, prendre beaucoup de risques. Chaque entrepreneur mérite notre admiration, parce que dans sa situation il risque tout. S’il veut prendre un crédit dans une banque, il est obligé de signer des garanties personnelles. Cela veut dire qu’en cas d’échec, tous ses biens pourront être saisis. Chaque entrepreneur, de quelque niveau soit-il, est un homme à respecter dans la société où nous vivons. Pour ma part j’essaie de rester aimable avec mes collaborateurs et mes partenaires – question de caractère !

Vous êtes bien introduit au Moyen-Orient et en Asie, et notamment à Singapour et en Chine. Vous contribuez à développer des partenariats public-privé entre l’État guinéen et les entreprises de ces régions. Est-ce que vous êtes un lobbyiste ?  

Je ne suis pas un lobbyiste mais simplement un homme pragmatique. Aujourd’hui le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé vers l’Est. Vers l’Asie, pour son dynamisme, et vers le Moyen-Orient, du fait des revenus des hydrocarbures, du moins jusqu’à récemment. J’ai suivi tout naturellement le mouvement. Et c’est vrai que j’ai développé de bonnes relations avec de grands entrepreneurs. En Asie il y a une culture particulière de l’entreprenariat qui est basée sur les rencontres, donc sur les personnes. Une fois que vous êtes introduit, que votre personne est appréciée et que vous montrez un certain nombre de valeurs morales et éthiques dans le fonctionnement de vos affaires, beaucoup de portes s’ouvrent devant vous et vous êtes sollicité. C’est le cercle vertueux. La bonne nouvelle voyage aussi vite que la mauvaise. Si une porte s’ouvre, les suivantes s’ouvrent les unes après les autres.

Vos entreprises participent considérablement au développement communautaire et vous faites beaucoup d’œuvres caritatives en Guinée. La générosité est-elle une vertu chez vous ?

Ce n’est pas une vertu mais une nécessité. Vous ne pouvez pas vivre et prospérer décemment au milieu d’une communauté qui souffre. Donc, ne serait-ce que pour vivre dignement et en paix avec soi-même, il faut partager la richesse qui est créée. Mais en même temps il faut être réaliste : les entreprises ne font pas de bénéfices les premières années. Au commencement de l’activité, le premier bénéficiaire de l’entreprise c’est l’employé, l’actionnaire vient en dernier lieu, après l’État et les communautés. Il faut qu’il y ait un pacte de confiance et de respect entre toutes les parties : investisseurs, managers, employés, communautés, État et administrations décentralisées. Pour pouvoir opérer en toute quiétude, il faut mettre en avant les avantages de chaque partie. Lors d’une assemblée générale en Chine, un partenaire m’a posé cette question : « Comment faire pour être bien perçu par la population ? » J’ai répondu : « C’est extrêmement simple : il faut bien agir. » C’est quand vous agissez en âme et conscience que vous serez bien accepté par vos employés et par votre communauté. »

À Boké en particulier, quelles sont vos actions sociales et communautaires ?

Nous sommes à un stade extrêmement élémentaire. Nous ne produisons que depuis un an. Honnêtement, pour le moment ce n’est pas encore significatif. Nous prévoyons cependant de grandes actions pour la région de Boké. Nous avons déjà construit deux centres de santé, une école, un centre de formation et des fontaines d’eau potable, nous réparons les routes, les mosquées, etc. Nous avons mis beaucoup de monde à l’école, nous allons créer un centre de formation professionnelle avec l’armée française et un centre de formation pour les marins. Bientôt, sur tous nos bateaux nous mettrons des marins guinéens. Nous ne sommes qu’au début de l’aventure et bien loin d’amortir nos lourds investissements. Nous cherchons à perdurer et réaliser des profits pour pouvoir faire de bonnes choses pour les communautés. Nous ne bénéficions d’aucune exonération fiscale. Dès la première tonne nous avons payé 100 % de taxes. C’est une situation assez nouvelle mais c’est un défi exaltant ! Ce qui est aussi important, c’est la hauteur de contribution de la Société minière de Boké. En cette année 2016 nous payerons comme taxes, redevances, droits de douanes et impôts divers environ 70 millions de dollars américains au Trésor public guinéen du fait que la SMB ne bénéficie d’aucune exonération.

 Quels conseils donneriez-vous aux jeunes entrepreneurs guinéens pour les aider à prospérer et à ceux qui veulent se lancer dans les affaires ?

J’ai dispensé un cours de management dans une université guinéenne il y a quelques années. L’objet du cours était de leur donner le secret, leur apprendre la manière infaillible dans l’entreprenariat. J’ai dit : « La seule méthode est l’honnêteté, car ceux qui possèdent les moyens financiers sont en haut de la pyramide (les banques, les institutions financières ou les individus avec  beaucoup de moyens). Ceux qui se trouvent en haut de la pyramide sont à la recherche de gens honnêtes qui vont gérer leurs avoirs pour les faire fructifier. L’honnêteté est l’arme fatale pour réussir.  »

La Guinée est encore tributaire du secteur primaire. Comment pourra-t-elle diversifier son économie pour développer les secteurs secondaire et tertiaire et par conséquent créer plus d’emplois et accroître son PIB ?

Malheureusement aucun secteur n’est vraiment développé dans le pays. Nous sommes au stade élémentaire de l’économie, le tissu n’est pas encore correctement constitué. Nous avons hérité un lourd passif. Les accidents de l’histoire ont freiné le développement économique du pays. L’administration est pléthorique mais inefficace, car elle manque de moyens et de capacité. La réformer est un défi immense. Il faut l’unité et le concours de toutes les forces vives du pays pour y arriver.

La Guinée a les deux tiers des réserves mondiales de bauxite, dont l’extraction demeure toutefois faible. L’État a des projets dans le cursus alumine-aluminium, il est cependant loin d’avoir de l’électricité pour l’industrie lourde. Quelle est la meilleure stratégie à suivre pour tirer davantage profit de ces réserves et le plus vite possible ?

Le chemin est tout tracé. En tant que premier réservoir mondial, nous devons exporter le plus de bauxite possible et devenir l’acteur mondial majeur. Forts de ces revenus importants, nous pourrons développer des infrastructures, notamment dans la production d’énergie. Avec de l’énergie abondante et bon marché nous pourrons aller vers la transformation et la prospérité. La transformation demande beaucoup de moyens financiers, des milliards de dollars, et beaucoup d’énergie, des milliers de mégawatts !

Quelles sont vos attributions en tant que consul honoraire des Pays-Bas en Guinée ?

Défendre les intérêts du royaume des Pays-Bas auprès du gouvernement guinéen et veiller sur les intérêts et les ressortissants néerlandais.

Pourquoi n’y a-t-il toujours pas d’ambassade néerlandaise en Guinée ?

Pour des raisons budgétaires il est difficile de créer une ambassade, mais nous allons essayer d’augmenter les prérogatives du consulat. Je suis fortement impliqué dans la promotion de la coopération guinéo-néerlandaise. Nous avons reçu plusieurs missions de coopération et plusieurs projets sont envisagés aujourd’hui pour participer au développement de la Guinée. Depuis que je suis consul honoraire, j’ai eu le plaisir de constater que la Guinée est désormais éligible aux différents programmes de coopération néerlandais.

Réalisée par  El Béchir

 

 

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